User Tools

Site Tools


20191031-p32-darwin

Darwin contre Marx, tout contre

Pierre Deshusses

Tous les deux sont vieux, barbus et souffreteux. On pourrait imaginer mieux comme héros de roman. Sauf qu’ils sont aussi des héros de l’histoire. L’un est anglais, l’autre allemand. L’un s’appelle Charles, l’autre Karl. L’un est Darwin (1809-1882) et l’autre Marx (1818-1883). Une jeune auteure allemande, Ilona Jerger, a eu l’idée de les faire se rencontrer. Un premier roman et un coup de maître, intelligent, savoureux, pétillant.

Nous sommes en 1881, dans une belle demeure de la banlieue londonienne. Darwin est depuis longtemps un homme célèbre. « Ses livres étaient lus dans toutes les parties du monde, et cela se voyait au sac postal apporté chaque matin… Des quatre points cardinaux affluaient des découvertes et des questions. » Le naturaliste a publié De l’origine des espèces en 1859, et sa théorie de l’évolution lui apparaît « non seulement cohérente et logique » mais aussi réconfortante, car la transformation ininterrompue des espèces est peut-être, se dit-il, grosse d’une possibilité d’amélioration de l’humanité.

Il a maintenant 72 ans et se consacre humblement à l’observation des lombrics. Il ignore qu’il n’a plus qu’un an à vivre, bien qu’il se sache très malade. Un médecin vient d’ailleurs le voir régulièrement, le docteur Beckett, un libre-penseur devenu un ami de la famille. C’est le seul personnage inventé par l’auteure, qui explique dans une très intéressante postface comment elle a eu l’idée de ce roman – lequel, à l’origine, ne devait être consacré qu’à Darwin. Mais quand elle s’est rendu compte, au fil de ses recherches, que Darwin et Marx vivaient à la même époque et presque au même endroit, le déclic est venu.

C’est ce docteur Beckett qui, en octobre 1881, va contribuer à organiser une rencontre. Les deux grands hommes, après un repas perturbé, vont se retrouver seuls dans le jardin de Darwin. Ils ne sont pas des inconnus l’un pour l’autre. En 1873, Marx a envoyé le premier volume du Capital à Darwin, avec une flatteuse dédicace. Darwin n’en a lu que le début (en allemand), avant de laisser tomber ce pavé indigeste (on peut encore voir son exemplaire dans la bibliothèque de Down House, son domicile, où, de fait, seules les cent premières pages sont coupées). Mais il n’en apprécie pas moins la pensée de son contemporain. Marx a évidemment lu Darwin, dont la théorie conforte son analyse de la société. Tous deux sont obsédés par le progrès et l’évolution, qui, pour l’un, nécessitent néanmoins une avancée plus rapide : la révolution.

Pasteur et rabbin

Bien que Jerger brasse ces deux énormes systèmes de pensée qui ont changé notre perception du monde, jamais elle ne devient didactique, lourde ou ennuyeuse. Pourtant, des questions graves sont débattues, dont celles qui concernent le rapport entre science et religion. Un dieu est-il encore possible ? A-t-il encore une place dans une théorie de l’évolution ? Cette dernière peut-elle servir de fondement au matérialisme et au communisme ? La religion n’est-elle vraiment que l’opium du peuple ? Il ne faut pas oublier que Darwin voulait d’abord devenir pasteur et que Marx aurait pu devenir rabbin. Or, tout est traité avec élégance et vraisemblance, notamment grâce à de fréquents dialogues qui donnent de l’allant à ce livre riche, divertissant et plein d’humour, dont le style est admirablement rendu par la traduction inspirée de Bernard Lortholary.

Ilona Jerger s’est servie des nombreuses lettres laissées par les deux hommes pour nous faire entrer dans l’intimité de ces vieux messieurs, pour nous faire connaître leurs tics, leurs doutes, leurs regrets et leurs rêves. Certes, leur caractère et leur situation sociale les distinguent : l’un est riche, honoré et bienveillant (Darwin), l’autre (Marx) est bougon, endetté, « souvent grossier », buvant des litres de bière et fumant comme un pompier. Mais des similitudes les relient. Pour faire connaître leurs théories, tous deux ont dû batailler ferme contre les bien-pensants et les anglicans : « La science naturelle de Darwin a tué Dieu. La science sociale de Marx a tué le capitalisme », leur reproche-t-on.

Ils vont même se suivre dans la mort. Darwin a droit à des funérailles officielles, en 1882. Il est inhumé dans l’abbaye de Westminster, à côté d’Isaac Newton. Marx meurt un an plus tard. Il est enterré plus simplement dans le cimetière de Highgate, à la végétation libre et luxuriante, où la nature n’obéit qu’à ses propres lois.

Marx dans le jardin de Darwin (Und Marx stand still in Darwins Garten), d’Ilona Jerger, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, De Fallois, 296 p., 20 €.

20191031-p32-darwin.txt · Last modified: 2019/10/30 13:30 (external edit)