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Rêves de comptoir

Une terrasse parisienne. LOOP IMAGES/UNIVERSAL IMAGES GROUP VIA GETTY

Monique Petillon

D’un pas élastique, Didier Blonde arrive Au chien qui fume : c’est le terme de son itinéraire à travers les cafés que trace son nouveau texte. Infatigable piéton de Paris, l’écrivain dresse dans ses livres la cartographie rêveuse d’une ville hantée par les fantômes du cinéma muet et les héros de romans populaires. Une œuvre qui distille le mystère, d’un essai sur les Voleurs de visages (Metailié, 1992) à Leïlah Mahi 1932 (Gallimard, prix Renaudot de l’essai 2015), envoûtante « enquête » sur le portrait photographique d’une inconnue vue au Père-Lachaise.

Dans Le Figurant (Gallimard, 2018), délicieux roman qui commence par l’intrusion involontaire du jeune narrateur sur le plateau de Baisers volés de Truffaut, l’ombre alterne avec la lumière. « Je suis parti d’une rencontre amoureuse qui se passe dans un café, Le Disque bleu, explique-t-il, et j’ai été entraîné presque malgré moi jusqu’à un cimetière. »

Pour Cafés, etc., il a eu envie de « renouer avec les vivants. Le café, c’est, ici et maintenant, un lieu de juxtaposition, de brassage social, surtout au comptoir ». Et il entraîne le lecteur, en une ronde étourdissante, dans des estaminets de quartier où, assis à la « table du fond », il aime repérer et noter, tel un enquêteur, des indices imperceptibles. « Ce sont les films de Feuillade qui m’ont appris à observer Paris et à écrire. »

« J’ai d’abord rêvé d’écrire le roman d’un café, qui se déroulerait au Paris-Rome en une seule journée. Puis une forme plus éclatée m’a paru mieux convenir à ces conversations interrompues où l’on passe du coq à l’âne, où l’on saisit les idées à l’improviste. C’est une encyclopédie portative : j’ai évoqué tous les cas de figure par des observations et des rêveries très concrètes. Le premier texte écrit était Ticket de caisse : une attestation de présence, une feuille volante d’agenda. »

Des influences ? des affinités ? Georges Perec, Gérard Macé. Mais aussi La Poétique del’espace, de Gaston Bachelard, et Poétique de la ville, de Pierre Sansot. « Ce que j’ai voulu faire, c’est une espèce de poétique du café, avec un autoportrait en creux. » Echapper aux genres littéraires, mêler récit, essai et fragments autobiographiques, c’est ce que lui permettait la belle collection « L’un et l’autre », de J.-B. Pontalis (1924-2013), chez Gallimard, dans laquelle il a publié quatre livres, notamment Baudelaire en passant et Carnet d’adresses (2003 et 2010).

Miller au Wepler

Depuis qu’enfant il a découvert en lisant qu’Arsène Lupin avait habité la même rue que lui, Blonde se passionne pour les adresses, même celles de personnages fictifs, qu’il a recensées dans deux de ses livres. A la fin de Cafés, etc., l’index qui récapitule les 77 cafés signalés est un nouveau carnet d’adresses qui, au gré de la déambulation et de la consultation d’archives, fait découvrir un Paris palimpseste.

« Il n’y a pas de nostalgie dans ce regard en arrière. Je crois à la mémoire des lieux. » Parmi quelques-uns des repérages posthumes qu’aimante une curiosité personnelle, on trouve, place Pigalle, le Café de la Nouvelle Athènes (aujourd’hui un magasin bio), que Manet avait reconstitué en atelier pour peindre La Prune. Ou encore place du Châtelet, au Zimmer sans doute, la conversation de Brice Parain et Anna Karina dans un film de Godard, Vivre sa vie.

Le Certa, évoqué par Aragon dans Le Paysan de Paris, a été déplacé rue de l’Isly après la destruction du passage de l’Opéra. Mais, place Clichy, le Wepler est toujours là. En 1926, Nadja écrit à André Breton, sur un papier à l’en-tête du café, une lettre déchirante, postée rue Ballu. Peu après elle sera internée, jusqu’à sa mort. Deux ans plus tard, en 1928, Henry Miller a, lui aussi, beaucoup fréquenté le Wepler.

« C’est dans ce quartier que j’ai vécu mes toutes premières années, confie Didier Blonde. Il y avait le plus grand cinéma au monde, le Gaumont-Palace, construit sur l’hippodrome, qui contenait 4 000 places. Il a été détruit dans les années 1970. »

Non loin de là, 65, rue Caulaincourt, Le Cépage montmartrois, qui s’est appelé Chez Manière du temps de Maigret, n’est autre que Le Disque bleu de l’époque d’Antoine Doinel. Au 89 de la même rue Caulaincourt, le café Au Rêve est peuplé des fantômes de Damia, de Cendrars, de Brel et de Simenon. Marcel Aymé y a fait arrêter par la police son « passe-muraille », Garou-Garou. Et la phrase de Modiano, dans Une jeunesse (Gallimard, 1981) – « Rendez-vous à cinq heures au Rêve » – pourrait être une invitation à ce voyage enchanté dans les cafés parisiens.

Cafés, etc., de Didier Blonde, Mercure de France, 128 p., 13 €.

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