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Briser le capitalisme de « copinage » en Chine

  • copinage: 任人唯亲

Lun Zhang

Dans un pays où l’Etat est à la fois « joueur et arbitre du champ économique », la collusion entre argent et pouvoir est source d’inégalités et un obstacle à la croissance, estime l’économiste, qui appelle à une « réforme politique »

Dès sa naissance, le capitalisme a suscité de véhémentes critiques et du rejet. Le XXe siècle a d’ailleurs été marqué par une tentative de remplacement par un nouveau système caractérisé par une planification étatique, une collectivisation des moyens de production et même des biens des citoyens. Mais celle-ci a incontestablement échoué, malgré les regrets de ses partisans. Par souci de légitimation de leur pouvoir, certains pays ont conservé le mot « socialiste » dans leur dénomination, mais ils l’ont abandonné dans la pratique.

Les autorités chinoises se vantent sans cesse de pratiquer un « socialisme aux caractéristiques chinoises ». En réalité, au nom de la réforme, ces dernières décennies, nous assistons plutôt à la mise en pratique progressive d’un « capitalisme aux caractéristiques chinoises ». L’accumulation du capital se substitue à l’objectif idéologique ; le marché remplace l’organisation administrative planifiée. C’est ce qui explique la réussite de la Chine en termes de croissance. Cette confusion autour de l’appellation et des pratiques, entre « socialisme » et « capitalisme », ainsi que l’opacité du fonctionnement et des institutions économiques et politiques accentuent la difficulté, d’un point de vue épistémologique, pour qualifier la nature du régime actuel en Chine. Ce régime est différent de ce que nous avons connu au XXe siècle. Il possède à la fois certains traits des régimes totalitaires de droite comme de gauche et des similitudes frappantes avec le modèle asiatique, où le capitalisme a accompagné le développement. Dans le monde, il suscite de l’admiration à droite pour son efficacité économique et sa capacité à maintenir l’ordre, et à gauche pour ses discours populistes au nom de l’intérêt du peuple, le rôle prédominant de l’Etat et la critique des systèmes occidentaux.

Mais un point est clair : l’Etat y est à la fois joueur et arbitre du champ économique ; la collusion entre les élites au pouvoir et le monde des affaires, phénomène que le politologue américain Minxin Pei décrit sous le nom de « crony capitalism », capitalisme de copinage. Si l’avidité et l’ambition de ces « copains » ont construit le moteur de la machine économique chinoise durant une période, elles bloquent désormais l’ascenseur social et sont des obstacles à la croissance chinoise du fait de l’inégalité qu’elles engendrent, réduisant la capacité du marché interne. La corruption est ainsi structurelle et généralisée à cause du monopole étatique dans de nombreux secteurs.

Croissance du secteur immobilier

Cette « réforme chinoise partielle », selon les mots de Zhou Qiren, économiste chinois renommé, génère une structure économique déséquilibrée qui mine dangereusement l’avenir du pays. En Chine, le revenu moyen par habitant est six à sept fois inférieur à celui des Américains. Cependant, la valeur immobilière chinoise représente la totalité de la valeur immobilière combinée des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon ! Malgré un taux d’inoccupation des bâtiments variant entre 20 % et 30 %, le gouvernement continue de déverser des liquidités pour maintenir la croissance du secteur immobilier, fondamental pour la croissance nationale et la stabilité sociale, et assurer des recettes fiscales indispensables.

La nécessité d’une différenciation que les pères fondateurs de la sociologie et de l’économie pointent avec force comme une caractéristique de la modernité ne se réalise qu’en partie en Chine, à cause du retard de la réforme institutionnelle et de la non-reconnaissance complète des droits des citoyens. La philosophie de la réforme établie par Deng Xiaoping [numéro un chinois de 1978 à 1992 ] est une pensée instrumentaliste dans laquelle les Chinois ne sont que des sujets en termes de droits économiques, politiques, sociaux et culturels. L’adoption des institutions capitalistes ne peut menacer la suprématie du Parti. Même si cette philosophie a des raisons historiques et favorise l’avancée de la réforme à certaines périodes, elle crée un défaut congénital favorisant la naissance de ce capitalisme chinois particulier qui doit être corrigé rapidement.

La Chine peut-elle réussir ce travail sans une réforme politique visant à briser cette collusion perverse entre argent et pouvoir ? Les citoyens peuvent-ils disposer d’un système représentatif en lieu et place des actuels organismes, devenus des clubs de cadres du Parti, de milliardaires et de célébrités ? La stabilité sociale peut-elle être constamment maintenue par la méthode répressive ? Les partisans du modèle chinois s’efforcent de trouver des facteurs sui generis pour expliquer le développement de la Chine ces dernières décennies. Mais sans une attitude favorable de la part des pays occidentaux, en particulier des Etats-Unis, en termes de transfert technologique, d’ouverture du marché et d’investissement, ce développement est inimaginable. L’attitude des Occidentaux a d’ailleurs radicalement changé devant l’impulsion néototalitaire du président Xi Jinping. Une réforme politique serait une condition favorable pour réduire la méfiance et l’hostilité de l’Occident.

Une période est en train de s’achever. La Chine entre dans une nouvelle phase de très grande incertitude. La démocratie pourrait prendre une forme spécifique en Chine, mais peut-elle être totalement absente si la Chine souhaite réussir sa construction de la modernité ? La réponse est assurément non.

Lun Zhang est professeur de civilisation chinoise à l’université de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), chercheur au Collège d’études mondiales-Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Il est l’auteur de « La Chine désorientée » (avec Aurore Merle, Editions Charles Leopold Mayer, 2018)

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