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Costa-Gavras « L’âme du cinéma est française »

Costa-Gavras, en septembre, à Venise (Italie). LAURENT KOFFEL/GAMMA-RAPHO

Propos Recueillis Par Béatrice Gurrey

JE NE SERAIS PAS ARRIVÉ LÀ SI…

« Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, le metteur en scène revient sur la place essentielle de la lecture, de ses amis et de son amour profond pour la France

A 86 ans, Costa-Gavras vient de réaliser son vingtième film, Adults in the Room, récit d’une partie de la crise entre la Grèce et l’Europe, en salle le 6 novembre. Le cinéaste, connu dans le monde entier, se sent aujourd’hui plus français que grec, mais continue de s’indigner du sort réservé à ses anciens compatriotes. Les deux films qui l’ont rendu célèbre, Z (Oscar du meilleur film étranger en 1969) et L’Aveu (1970), vivent encore dans l’esprit du public. Ce qui ne laisse pas d’impressionner le président de La Cinémathèque française.

Je ne serais pas arrivé là, si…

Il y a beaucoup de « si » dans ma vie. Le premier : si je n’avais pas entendu, un jour, ma mère dire à mon père, pensant que je ne l’entendais pas : « Il n’y a pas de place pour lui, ici. » Ici, cela voulait dire en Grèce, où il n’y avait pas d’avenir. Je suis donc parti pour la France, et j’ai débarqué à Paris, en octobre 1955, à 22 ans. Je ne sais pas ce que je serais devenu si je n’avais pas été admis à l’Idhec [actuelle Fémis], à condition de terminer ma licence de lettres. J’ai eu ensuite une proposition de stage de quinze jours que j’ai acceptée avec une jubilation que l’on ne peut même pas imaginer. J’étais le stagiaire qui aidait le premier assistant, Claude Pinoteau, sur le tournage de L’Ambitieuse, d’Yves Allégret.

Et voilà le troisième si : si, à l’issue de ce stage qui a finalement duré trois semaines, Claude Pinoteau ne m’avait pas demandé d’être son second assistant pour un film. C’est lui qui m’a ouvert la voie vers de grands réalisateurs, comme René Clair, René Clément, fait connaître Giono. C’est comme cela que j’ai fait cette rencontre si importante avec Simone Signoret, puis Yves Montand. Quand j’ai écrit mon premier scénario, Simone l’a lu et m’a tout de suite dit : « Si tu veux, je joue la vieille actrice. »

Vos parents devaient avoir quelque chose de spécial, si l’on considère la carrière de leurs trois fils. Qu’était-ce ?

Je crois que cela venait de notre mère, Panaiota, qui veut dire « la toute sainte ». Elle savait à peine écrire mais elle nous répétait sans cesse : « Il faut faire des études, faire des études. » Et notre père a eu l’intelligence de la suivre. Il ne nous a pas élevés « à la grecque » : pour un garçon, l’horizon se bornait à épouser une fille avec une bonne dot et à devenir fonctionnaire. C’était toute la vie !

Mon frère Apostolos, que nous appelions Tolis, était très brillant, il ne semblait jamais travailler. Il lisait un manuel de droit et le connaissait par cœur. Il est devenu avocat. Mon frère Hakos, médecin, a écrit un article de cardiologie et il a été sollicité par un hôpital très réputé, à Glasgow, en Ecosse. On lui a demandé de combien de souris il disposait par semaine, pour les expériences. Il a dit, deux, trois. « Venez, on vous en donnera dix, et même un chien. » Il est parti, et les Américains ont renchéri. Il est allé exercer à New York, à Boston.

  • renchérir : aller plus loin

Votre père disait : « Il faut lire Voltaire, Zola, Jack London », et un de vos frères vous a fait croire que « Zolas » était grec. Quelle est l’importance de la lecture dans votre vie ?

Elle a une place essentielle. Mon père a beaucoup appris en exil et quand il a fait de la prison avec les communistes en raison de ses opinions antiroyalistes. Cette période lui a ouvert une fenêtre sur la littérature et sur le monde. Voltaire, on n’en parlait pas, en Grèce, et ses livres étaient très difficiles à trouver. Je suis devenu un passionné de lecture en France. Peut-être parce que cela permet d’entrer dans un monde que l’on fabrique soi-même. Chacun fait son film avec un roman.

Et vous avez adapté un grand nombre de livres au cinéma…

La lecture a été une source d’inspiration fondamentale pour mes films. Dans les années 1960, je tombe par hasard sur Compartiment tueurs, de Sébastien Japrisot : à l’époque, il y a encore à la SNCF des compartiments fumeurs, et je trouve que c’est un très bon titre. Je me passionne pour cette écriture, ces personnages. A l’Idhec, nous n’avions pas de cours de scénario, alors qu’il y a maintenant, à la Fémis, un département spécial. Donc je fais une adaptation pour le cinéma et je suis assez content des solutions que je trouve quand il n’y en a pas dans le livre ! J’écris tout à la main et je donne le script à taper à une secrétaire aux Studios de Boulogne. Cela lui plaît tellement qu’elle le donne, sans me le dire, au directeur du studio. Tout cela est assez rocambolesque. Voilà comment se fait mon premier film, en 1965, avec Signoret, Montand, Trintignant, Perrin, Mondy, Denner, Piccoli, Gélin et la fille de Simone, Catherine Allégret. Par la suite, ce sont encore des livres qui donnent naissance à Un homme de trop, Z, L’Aveu, Etat de siège, Clair de femme, Le Couperet…

Au départ, il y a un œil de cinéaste, non ? En débarquant gare de Lyon, en 1955, vous remarquez une chimère sur la rampe du restaurant Le Train bleu. On la voit dans « Compartiment tueurs », dix ans plus tard…

Je ne sais pas, et je ne peux pas l’expliquer. C’est un mécanisme complètement inconscient. Cette figure avait attiré mon attention, stimulé mon imagination et s’était gravée dans ma mémoire.

Jean Giono vous a un jour conseillé de lire « L’Enfer », d’Henri Barbusse. L’avez-vous fait ?

Bien sûr ! Et cela a été une vraie découverte. Je n’avais lu que Le Feu. Giono connaissait très bien la Grèce, il avait voyagé partout dans le pays, et il avait une parfaite connaissance de la Grèce antique. Il était d’une douceur extraordinaire. Il aimait aussi beaucoup plaisanter. Nous passions de longs moments ensemble sur le tournage de son film Crésus, avec Fernandel, où j’étais second assistant. Nous étions près de Contadour, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Il connaissait tout de sa région, chaque masure, chaque hameau, chaque histoire de famille ou d’amour, même les plus scabreuses !

Avec votre premier salaire d’assistant, vous vous achetez un imperméable, un jour de pluie, et vous vous sentez soudain très riche…

C’est vrai. Jack Pinoteau, le frère de Claude, réalisait une partie de Robinson et le triporteur, dont la vedette était Darry Cowl, en Espagne, près d’Alicante. On pouvait tourner autant qu’on voulait, sans limite de temps. On est restés sept semaines, et mon salaire était versé automatiquement, à Paris. J’habitais un petit appartement rue du Cirque, dans le 8e arrondissement. Quand je suis rentré et que j’ai vu la somme sur mon compte en banque, je n’en croyais pas mes yeux. Pour acheter une paire de chaussures, je réfléchissais, il fallait vraiment que les miennes soient dans un état lamentable pour que je les remplace. C’est une habitude que l’on ne perd jamais. Et donc j’entre dans un magasin et je m’achète, sans regarder à la dépense, un imperméable. Je ne me suis plus jamais senti aussi riche, mais, surtout, à ce moment-là, je me suis senti libre.

Les deux films qui vous ont rendu célèbre, « Z » (1969) et « L’Aveu » (1970), ont 50 ans. Ce laps de temps vous impressionne-t-il ?

Il m’impressionne énormément. Les films naissent, mènent leur vie et disparaissent. Et ces deux films-là perdurent. Je continue à être arrêté dans la rue, pour eux, par des gens qui ne les ont pas vus à l’époque. Je suis invité dans des universités, ici ou à l’étranger… Cette longévité est peut-être due au fait qu’ils touchent à des principes fondamentaux pour l’homme, à une nécessité permanente, comme la justice, la liberté, la capacité de résistance. Je ne le savais pas vraiment en les faisant…

J’étais dans une position très favorable pour résister moi-même, c’était plus facile dans la société française qu’ailleurs. Quand je suis arrivé, pendant les « trente glorieuses », j’ai découvert que les jeunes Français pouvaient vivre en dehors de leur famille, avoir un logement, changer de travail et gagner assez d’argent pour vivre. La Cité universitaire était très bon marché et offrait un cadre de vie de qualité. Et en plus on allait gratuitement à l’université et à l’hôpital ! Quand je dis cela à des étudiants américains, ils me regardent avec des yeux ronds. « Mais qui paye ? » « Nous tous ! » « Mais pourquoi vous payez pour des gens que vous ne connaissez pas ? » Parce que c’est l’ADN de la société française, et j’espère que cela ne changera jamais. Cet esprit vient des Lumières.

Pendant le tournage de « L’Aveu », Yves Montand fait des cauchemars, vous l’entendiez crier dans son sommeil. Comment avez-vous réagi ?

Nous étions dans un hôtel, et il avait une chambre contiguë à la mienne. Il poussait des cris énormes, la nuit. Il vivait complètement la situation. Il n’a jamais voulu m’en parler. Quand j’ai essayé d’aborder la question avec lui, il a coupé court : « Ne t’inquiète pas, ça va. »Il avait vécu de telles tensions en raison de ses prises de position politiques que cela le travaillait profondément. Il avait signé un contrat en URSS, mais, entre-temps, il y a eu l’intervention des troupes soviétiques pour écraser la révolution à Budapest, en 1956. Fallait-il y aller ou pas ? Je crois qu’il espérait qu’Aragon lui dise de ne pas y aller. Mais Aragon lui dit :« Vas-y. » Montand parlait souvent de cette photo en « une » du Figaro avec cette légende : « Montand montre la voie aux tanks russes pour arriver à Budapest. »

Je sais que cela peut paraître ridicule à dire, mais il avait un cœur d’enfant. Pour le film, il devait maigrir de 11 à 12 kilos. Jusqu’au moment où on lui a dit qu’il fallait arrêter. Il se mettait en danger, et cela a été une épreuve mentale et physique. Lors d’une scène où il est aspergé d’eau glacée, on avait évidemment fait chauffer l’eau. Il a dit : « Non, froide, l’eau. Je veux la sentir. »

Montand et Signoret étaient des amis très fidèles, comme Jorge Semprun, Jacques Perrin, Gabriel Garcia Marquez, Chris Marker, Régis Debray et tant d’autres. Qu’est-ce que l’amitié pour vous ?

L’amitié est une paix extraordinaire. C’est ce qui permet de continuer à faire ce que vous avez envie de faire. Deux choses ont changé ma vie : ces amitiés et ma femme, Michèle, avec qui j’ai eu trois enfants. Simone disait : « Il y a des petites lumières dans ma vie quand je suis dans l’obscurité de mes pensées. C’est ça l’amitié. »Très souvent, je me demandais : « Qu’en pensera Simone ? Qu’en pensera Chris ? »Cela ramène les choses à leur vraie valeur. Quand je disais, aux Etats-Unis, que je connaissais Chris Marker, mon image changeait ! Je devenais soudain quelqu’un de meilleur, de différent.

En 1968, vous êtes naturalisé français, plus de douze ans après votre arrivée. Dans vos Mémoires, « Va où il est impossible d’aller », publiés au Seuil, en 2018, vous ne consacrez que sept lignes à ce fait, sur 500 pages, pourquoi ?

Il a fallu faire des choix pour ce livre, et je ne pouvais pas tout développer, mais voici toute l’histoire : quand je me suis présenté pour faire ma demande de naturalisation, après la guerre d’Algérie, où je ne voulais absolument pas aller combattre, le fonctionnaire m’a demandé : « Pourquoi vous n’avez pas fait cette demande avant ? Revenez dans cinq ans si vous aimez toujours la France. » J’ai attendu cinq ans et je suis revenu. Ce n’était pas une formalité, c’était un profond désir de devenir français, de me sentir français. Comme tout le monde. Avoir ma carte d’identité, mon passeport, c’était très important. Après, il fallait attendre deux ans pour voter.

On sent dans ce livre une jouissance à écrire la langue française…

Oui, c’est un bonheur. Au début, je ne comprenais pas l’expression « quand même ». Il faut vivre la situation plusieurs fois pour que le « quand même » sorte tout seul. Quand on apprend une langue, c’est une aventure et un mystère formidables. Dans mon téléphone, j’ai encore un dictionnaire français-grec. « Eschatologique » par exemple, c’est assez curieux pour un grec. On ne pense pas forcément au grec ancien, mais au mot « merde », skata.

La langue est « la racine de l’identité, du confort, du bien-être », dites-vous. Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Sur le tournage de Missing, on me parlait toute la journée en anglais, en français et en espagnol. Le soir, j’étais très fatigué et je ne comprenais pas pourquoi. Finalement, nous avons organisé une réunion et nous avons décidé que la langue commune et exclusive du tournage serait l’anglais. Cela n’a duré que vingt-quatre heures, et tout a recommencé comme avant. Après la deuxième réunion pour revenir à l’anglais, j’ai abandonné, cela ne servait à rien. Les idées passent par la langue, directement. Je ne sais pas ce qu’il se produit dans le cerveau, mais c’est ainsi. C’est maintenant le français qui m’est naturel. Il faut que je passe du temps en Grèce pour que le grec me revienne, et encore…

Sur ce même tournage, au Mexique, vous entendez Luis Buñuel ironiser sur son âge, sauf pour cette décision sérieuse : arrêter de faire des films. Cela vous glace, pourquoi ?

Nous avions déjeuné ensemble et je voyais que Lucero, notre belle décoratrice, se tenait toujours très près de lui. Il me dit en espagnol : « Elle est gérontophile ! »Après ce déjeuner chez le grand chef opérateur Gabriel Figueroa, qui avait photographié Los Olvidados, nous sommes allés chez lui, dans un quartier très simple, et je dis à Buñuel : « Revenez en France, on vous aime, vous pourrez immédiatement faire le film que vous voulez. »Il me répond que non, c’est fini, qu’il ne fera plus de films. A un moment, l’enthousiasme, la volonté de faire, s’arrêtent. J’avais l’âge de Buñuel en écrivant ce livre de Mémoires. Et on se trouve face à la réalité cruelle, qui ne laisse pas d’espoir. Elle vous met face à la mort, face à la fin de tout. Evidemment, on se dit qu’il y aura peut-être une surprise, après, mais je n’y crois pas beaucoup !

Mais vous continuez à réaliser des films !

Pour Alain Resnais, la première de son film Aimer, boire et chanter a eu lieu après sa mort. C’est le paradis des metteurs en scène ! Sans parler de Manoel de Oliveira qui a tourné jusqu’à 105 ans. On a fêté ses 100 ans à La Cinémathèque, tout le monde a ri, applaudi. Il y a toujours une peur de trahir ce que l’on a fait avant. Donc, on reste à ce que l’on sait faire, ou qui vous a ému et qui continue à vous émouvoir.

Vous qui avez tourné tant de films politiques, qu’avez-vous pensé de « Vice », d’Adam McKay, où Christian Bale interprète Dick Cheney ?

C’est un beau film, que j’aime beaucoup. Je me méfie un peu de l’étiquette « film politique ». Tout est politique, surtout le cinéma, qui est en prise directe avec des millions de gens. L’un des plus grands écrivains politiques, c’est Molière, qui dit des choses fondamentales sur la société. Les films naissent par rapport à une nécessité, à quelque chose qui vous préoccupe au plus profond. On a compris que la vie quotidienne, c’est de la politique. Vous connaissez ce mot de Napoléon : « La politique, c’est l’économie, et l’économie, c’est la tragédie. »

Justement, votre dernier film, « Adults in the Room », est une tragédie grecque économique. Il s’appuie sur le livre de Yanis Varoufakis qui livre un combat désespéré contre certaines institutions européennes…

C’est un film sur l’Europe et la Grèce, et sur son peuple qui va continuer à souffrir au moins pendant dix ans encore. J’ai commencé à réunir du matériel pour un film dès le début de la crise, en 2012. Quand la gauche a pris le pouvoir, en janvier 2015, avec Alexis Tsipras et le parti Syriza, en faisant des promesses énormes, je me suis dit : « Tiens, quelque chose va peut-être changer. » Dans les six mois qui ont suivi, tous les autres ont dit oui au diktat de l’Europe, sauf Varoufakis, le ministre des finances du gouvernement Tsipras. Je l’ai rencontré, longuement. Dès les premières réunions de l’Eurogroupe, qui rassemble tous les mois les ministres des finances de la zone euro, il s’est aperçu qu’il n’existait aucun compte rendu de ces séances de travail et qu’il était impossible de réellement négocier. Personne n’avait envie d’écouter son plan de restructuration de la dette grecque. En sortant, tout le monde pouvait aller raconter n’importe quoi. Il s’est donc mis à tout enregistrer et à tout noter. Il m’a fait écouter ses enregistrements, il m’a montré ses notes. Il tenait son journal. C’était un matériau extraordinaire. Quelque chose m’a beaucoup ému dans cette histoire : que Tsipras se compare à l’espadon hameçonné, à qui on donne de la ligne, puis qu’on tire à nouveau, et ainsi de suite. Je me suis dit : « Il y a un film. »

Vous avez des mots très durs pour l’Union européenne. Est-elle condamnée à ne fonctionner que selon les lois du marché ?

Non, elle n’y est pas condamnée ! C’est un problème de culture, d’éducation. On peut dire ce que l’on veut sur Emmanuel Macron, mais, quand il a fait son discours sur l’Europe à la Sorbonne, j’étais très ému. Simplement, quand vous entendez le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, chargé de diriger les discussions sur la dette publique grecque, dire : « Vous ne pouvez pas dépenser tout cet argent [320 milliards d’euros] en boissons et en femmes, et après venir demander de l’aide », je me dis que l’Europe ne peut pas être cela. Elle ne peut pas tomber plus bas. L’Europe, j’y crois profondément, et elle doit être autre chose.

Il y a de petits signes qui montrent que la situation change. Une candidature roumaine et une hongroise ont été récusées pour le poste de commissaire européen, en raison de leurs conflits d’intérêts ; la française Sylvie Goulard a été rejetée pour des questions éthiques. Pourquoi envoie-t-on toujours dans les instances européennes les gens dont on ne sait pas quoi faire ici ? Les seuls qui envoient toujours les mêmes, ce sont les Allemands. Ils connaissent tout par cœur. Ils sont compétents.

On vous a proposé de devenir le président de la Grèce. Est-ce que cette idée vous fait rire aujourd’hui ?

Pour être très franc, une émotion m’a saisi. On me l’a proposé deux fois. Et puis on se calme, on réfléchit. J’ai compris que ce n’était pas pour jouer un rôle, dans la culture par exemple, mais pour empêcher d’autres de gagner. Il faut en rire, oui. Et peut-être, à la réflexion, c’est un peu triste aussi, de ne pas trouver quelqu’un au pays. Mais de faire appel à moi qui m’en suis éloigné depuis plus de soixante ans.

Des querelles byzantines vous ont décidé à quitter La Cinémathèque, puis vous êtes revenu. Vous semblez en être heureux…

Quand Jack Lang m’a demandé de présider La Cinémathèque, en 1981, j’ai beaucoup hésité. Malheureusement, je ne suis pas parvenu à ce qu’elle s’installe au Palais de Tokyo, ce qui aurait résolu tous les problèmes de place. Il était absurde de vouloir garder deux sites et de laisser le Musée Langlois au Palais de Chaillot. J’ai caché mon amertume et je suis parti. Un jour, Serge Toubiana, qui avait quitté son poste, m’appelle et me dit : « Costa, on voudrait que ce soit vous. » Claude Berri m’y a encouragé et je suis revenu.

Avec le directeur, Frédéric Bonnaud, le bureau, l’équipe, nous étions persuadés que la Cinémathèque devait se populariser davantage. Nous nous sommes fixé pour objectif d’atteindre 350 000 visiteurs par an. Nous y sommes. Se populariser, cela veut dire aussi autre chose. A une époque, on ne voulait pas d’Henri Verneuil à la Cinémathèque, alors qu’il arrivait avec tous ces acteurs merveilleux, Belmondo en tête. Au mois de mars 2020, nous allons faire une exposition « de Funès », vous allez voir que l’on sera critiqués, mais c’est un génie, il a inventé beaucoup de choses, et tous les Français le connaissent. Nous avons aussi une exposition sur les vampires au cinéma qui est formidable !

Bercy, où nous sommes actuellement, est très bien, mais pas assez grand. Nous avons une collection colossale. Des centaines de costumes, des milliers d’affiches, plusieurs milliers de photos, des appareils, des caméras, et tout cela dort dans des entrepôts. J’espère que l’on fera un grand musée. Le cinéma est né ici, avec les frères Lumière. L’âme du cinéma est française. A la première projection, il y avait dix-sept personnes. Maintenant, des milliards d’êtres humains regardent des films. C’est une expérience humaine commune.

Parmi les très nombreuses récompenses qui ont émaillé votre carrière, laquelle vous a causé un plaisir particulier ?

Le prix Louis-Delluc, pour Etat de siège, en 1972. Il n’y a pas de récompense, pas de statuette, pas de trophée, vous l’avez et c’est tout. J’ai ici, dans une pièce, une étagère où sont rangés les prix. Parfois, les gens qui viennent me voir me demandent : « L’Oscar, on peut le toucher ? » Un prix ne vaut que par sa notoriété. Il y a des prix beaucoup plus émouvants.

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« Adults in the Room »

Avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Ulrich Tukur.

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