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Le populisme économique, seul moyen de contrer le populisme politique

Dani Rodrik

Depuis plusieurs décennies, les contraintes imposées aux politiques économiques semblent conduites par des intérêts particuliers, suscitant une révolte de la part de populations qui se vivent étrangères dans leur propre pays, explique l’économiste turc

Il existe, au fond, deux grands courants de pensée concernant les racines du populisme. L’un se concentre sur la culture, l’autre sur l’économie. Le point de vue culturel considère Trump, le Brexit et la montée des partis politiques nativistes [qui s’opposent à toute nouvelle immigration] de droite en Europe continentale comme les conséquences d’une fracture croissante, sur le terrain des valeurs, entre conservateurs sociaux et libéraux sociaux. Les tenants de la perspective économique, quant à eux, voient le populisme comme le résultat d’anxiétés et d’insécurités économiques, elles-mêmes dues aux crises financières, à l’austérité et à la mondialisation.

Pippa Norris, de la Kennedy School of Government à l’université Harvard, et Ronald Inglehart, de l’université du Michigan, expliquent dans un ouvrage récent, Cultural Backlash : Trump, Brexit, and Authoritarian Populism (Cambridge University Press, 564 pages, non traduit en français), que le populisme autoritaire est la conséquence d’une fracture générationnelle à long terme dans le domaine des valeurs. Alors que les jeunes générations ont adopté les valeurs « postmatérialistes » qui promeuvent la laïcité, les libertés individuelles, l’autonomie et la diversité, les générations plus âgées se sentent de plus en plus aliénées, « étrangères dans leur propre pays ». Dans un raisonnement similaire, Will Wilkinson, du think tank américain Niskanen Center, souligne le rôle de l’urbanisation dans cette fracturation de la société en termes de valeurs culturelles (mais aussi de situations économiques).

Fractures culturelles exacerbées

Du fait que les tendances culturelles telles que le postmatérialisme et les valeurs favorisées par l’urbanisation évoluent par nature sur le long terme, elles n’expliquent pas entièrement pourquoi la réaction populiste se manifeste maintenant. En vérité, ceux qui mettent en avant des raisons essentiellement culturelles à l’émergence de cette réaction reconnaissent en même temps que les chocs économiques ont exacerbé les fractures culturelles, fournissant aux populistes autoritaires le coup de pouce dont ils avaient besoin. En d’autres termes, la mondialisation, les crises financières et l’austérité ont été autant de facteurs qui ont révélé des fractures socioculturelles latentes.

Les économistes ont produit de nombreuses études liant soutien politique aux populistes et chocs économiques. Dans ce qui est probablement la plus connue d’entre elles, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Kaveh Majlesi [« Importing Political Polarization ? The Electoral Consequences of Rising Trade Exposure », NBER Working Paper, 2016] ont montré que, lors de l’élection présidentielle de 2016, la proportion des voix qui se sont exprimées en faveur de Trump dans les différentes régions américaines était fortement corrélée à l’ampleur des chocs commerciaux négatifs causés par la Chine. Le choc commercial chinois pourrait même avoir été la cause principale de la victoire électorale de Donald Trump en 2016. Selon les estimations des auteurs, si les importations chinoises avaient été de 50 % inférieures au taux qui a été le leur pendant la période 2002-2014, Hillary Clinton aurait remporté l’élection.

D’autres études empiriques ont généré des résultats similaires pour l’Europe occidentale. Elles démontrent que l’augmentation des importations chinoises a accru le soutien au Brexit en Grande-Bretagne et favorisé la montée des partis de la droite radicale et des formations nationalistes en Europe continentale. L’austérité ainsi que d’autres mesures d’insécurité économique ont elles aussi joué un rôle statistiquement important. En Suède, l’insécurité croissante du marché du travail a été empiriquement reliée à l’émergence du parti d’extrême droite Démocrates de Suède.

Face au populisme, nous devons commencer par reconnaître que tous les populismes ne sont pas d’emblée à rejeter. Le populisme autoritaire d’extrême droite, qui se refuse à fixer des limites à un leader exécutant la « volonté populaire », est sans aucun doute dangereux. Mais il existe un autre genre de populisme, le « populisme économique », qu’il importe de considérer comme distinct, et dont les effets peuvent parfois s’avérer positifs. Les populistes économiques rejettent eux aussi toute limite dans la conduite des politiques – mais celles-ci sont cantonnées au domaine économique. A leurs yeux, les organismes de régulation autonomes, les banques centrales indépendantes et les contraintes externes – telles que les règles internationales du commerce – restreignent les options en matière de politique économique et doivent donc être combattus.

Que cela soit une bonne ou une mauvaise chose dépend du contexte, et en particulier des personnes dont ces contraintes servent les intérêts. Bien souvent le respect des règles ou de la délégation sert à promouvoir les agendas de groupes puissants et fortunés. Une partie de la réaction populiste actuelle résulte de la conviction, pas entièrement injustifiée, que les contraintes imposées à la politique économique au cours des dernières décennies sont dictées par ces intérêts particuliers.

Biais déflationniste

Prenons l’exemple de la politique monétaire. Les banques centrales indépendantes ont joué un rôle utile pour faire baisser l’inflation au cours des années 1980 et 1990. Mais, dans un contexte d’inflation faible, leur focalisation exclusive sur la stabilité des prix tend à introduire un biais déflationniste dans la politique économique. Autre exemple : les règles du commerce mondial. Il est tout à fait possible de soutenir que l’agenda des accords commerciaux internationaux est de plus en plus déterminé par des intérêts particuliers – ceux des multinationales, des institutions financières, des entreprises pharmaceutiques et technologiques. Il en a résulté des disciplines internationales qui bénéficient de façon disproportionnée au capital aux dépens du travail.

En Europe, l’importance accordée à l’union monétaire et au marché unique a favorisé un processus de réglementation extrêmement éloigné des mécanismes de délibération démocratique au niveau national. Les réglementations européennes, les règles budgétaires et la politique monétaire commune font que l’orientation économique est de plus en plus décidée à Bruxelles et à Francfort, tandis que la politique reste définie par les capitales nationales, pour reprendre la distinction éloquente de l’analyste américaine en science politique Vivien Ann Schmidt. Le système sert les intérêts des professionnels qualifiés et des entreprises ouvertes sur l’international, mais beaucoup d’autres ont le sentiment d’être exclus. Les récriminations formulées à propos du déficit démocratique de la région et la réaction populiste de ces dernières années trouvent leur origine dans ce style de processus de décision technocratique séparé de la politique. En ce qui concerne tous les exemples cités ci dessus, il serait sans doute souhaitable d’assouplir les contraintes pesant sur la politique économique et de rendre l’autonomie de décision politique aux gouvernements élus.

Franklin D. Roosevelt et son New Deal [mis en œuvre entre 1933 et 1938] pourraient fournir un bon modèle historique. On se souvient qu’en 1932 Roosevelt exhortait à une « expérimentation audacieuse et permanente », expliquant que corriger les erreurs du système économique dominant exigeait de l’enthousiasme, de l’imagination et du courage pour remettre en cause des arrangements établis. Mais, pour expérimenter, il a dû supprimer de nombreuses entraves pesant sur la politique économique. En 1933, il faisait sortir les Etats-Unis de l’étalon-or, qui constituait une contrainte externe majeure sur la politique monétaire. Beaucoup des principales initiatives économiques de Roosevelt présentaient des dehors explicitement populistes. Le langage populaire a aussitôt vu le vote du Revenue Act de 1935, qui instaura une taxe sur la richesse, comme un moyen de « faire cracher les riches ». En 1936, dans un discours prononcé à la convention démocrate, Roosevelt critiqua ceux qu’il appelait les « royalistes économiques » – grosses sociétés, financiers et industriels qu’il accusait d’avoir monopolisé l’économie aux dépens des gens ordinaires.

Nous savons aujourd’hui que Roosevelt avait raison. Il n’aurait pu sauver ni l’économie ni la démocratie s’il n’avait au préalable desserré les harnais qui bridaient la politique économique. Il y a des moments où le populisme économique peut devenir le seul moyen de contrer son bien plus inquiétant cousin, le populisme politique.

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR GILLES BERTON Dani Rodrik est professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’université Harvard. Il est auteur de « La Mondialisation sur la sellette. Plaidoyer pour une économie saine », (éd. De Boeck Supérieur, 2018)

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