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« J’ai développé une hyper-activité tous azimuts »

Etienne Klein, en 2015. LAURENCE GODART Propos Recueillis Par Soazig Le Nevé

Le physicien évoque « l’ivresse existentielle » qu’il a ressentie, entre l’Ecole centrale, le mont Blanc et la prison de Fresnes

Dans son dernier livre, Ce qui est sans être tout à fait (Actes Sud, 176 pages, 18 euros), Etienne Klein explore l’histoire – mouvementée – du vide qui, à l’opposé du néant, serait dense et fécond. Dense et féconde, la connaissance est la meilleure amie du physicien et philosophe des sciences, éternel travailleur acharné. Directeur de recherches au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), professeur à Centrale Supélec et producteur de l’émission « La Conversation scientifique » sur France Culture, il ne se départ jamais de son costume d’excellent élève.

Le goût des maths et de la physique vous est-il venu dès le lycée ?

J’étais bon en mathématiques et en physique, mais ce n’était pas ma première passion. Je m’intéressais davantage à la littérature et, à partir de la terminale, à la philosophie. Jusqu’en classe de 2de, j’ai été scolarisé à Orsay, dans l’Essonne, où je vivais avec mes parents et mes six frères et sœurs. Mais pendant plusieurs semaines, il y a eu des alertes à la bombe déclenchées par des élèves chaque fois que nous avions un contrôle. J’ai tanné mon père pour qu’il m’inscrive dans un autre établissement, car je ne voulais pas perdre de temps. Il a fini par écrire au proviseur de Louis-le-Grand et j’ai été accepté dans ce très bon lycée parisien. Ce fut un premier choc dans ma vie : une classe non mixte, une discipline assez stricte, des professeurs qui avaient une certaine autorité naturelle et… ma première très mauvaise note en dissertation. J’étais dans la classe de Richard Descoings qui, en français, était régulièrement premier. Sauf à la toute dernière dissertation, où j’ai pris sa place. Je l’ai revu des années plus tard : il m’en voulait encore gentiment !

Vous aviez le profil de l’excellent élève…

Disons que j’aimais apprendre. Nous avions des professeurs remarquables comme mademoiselle Minois, en maths, d’allure sévère mais très pédagogue et dévouée à sa mission. Je ne suis arrivé qu’une seule fois en retard alors que je prenais le RER chaque matin. Le soir, je rentrais tard et je m’y remettais aussitôt. Ensuite, j’ai intégré une classe préparatoire scientifique, qui a quelque peu freiné mon rapport enthousiaste au savoir. C’était dur, y compris physiquement. La première année, j’étais joufflu. A la rentrée suivante, mes copains ne m’ont pas reconnu tellement j’avais minci. Deux semaines avant les concours, je suis tombé malade. J’avais une importante carence en magnésium, sans doute à cause du stress. Mais, au beau milieu de l’année de mes 20 ans, un événement a tout changé : j’ai intégré Centrale.

Il a d’abord fallu vous refaire une santé…

Ma mère m’a dit : « Ton père et moi nous t’offrons un stage de ce que tu veux où tu voudras. » J’ai choisi de faire le tour du mont Blanc avec l’UCPA. Je suis arrivé à Chamonix, c’était un jour de grand beau temps, je n’avais jamais vu la haute montagne d’aussi près. Ce fut un choc intense, une révélation. Pendant les randonnées, j’étais comme un chien fou, je quittais le groupe pour cavaler devant. C’est à cette occasion que je me suis découvert ce que Gaston Bachelard appelle un « psychisme ascensionnel » : j’étais littéralement aspiré par les montées. Depuis, la passion pour la montagne ne m’a jamais quitté. Mes 20 ans, c’est d’abord cela : la découverte de mon véritable « topos ». Dans les grandes hauteurs, je me sens à la fois dans le paysage et à l’intérieur de moi, ce qui déclenche la sensation d’exister avec une profondeur inouïe.

A quel moment entrez-vous dans l’univers de la physique quantique et des particules ?

Bientôt ! Comme souvent dans ma vie, les ennuis sont des chances. J’ai subi une opération chirurgicale, la troisième depuis qu’à l’âge de 13 ans j’avais eu un tympan crevé. Un ami est venu me voir à l’hôpital et m’a offert A la recherche du réel, du physicien Bernard d’Espagnat. Certains livres ont une puissance destinale… Celui-ci a coupé mon histoire en deux. Grâce à lui, j’ai découvert que la physique quantique avait des prolongements philosophiques qui changeaient la façon dont on peut légitimement parler du réel. Dès lors je ne serais plus jamais le même.

Et à part les études, qu’y avait-il dans votre vie ?

Tous les jeudis après-midi, je donnais des cours à la prison de Fresnes. Plus jeune, j’avais milité contre la peine de mort. A 16 ans, j’avais même signé une petite tribune qui fut publiée par Le Pèlerin magazine… Et à Louis-le-Grand, j’avais lancé une pétition pour la grâce de Christian Ranucci [exécuté en 1974 pour enlèvement et meurtre]. Le lendemain de l’envoi des signatures à l’Elysée, j’appris par la radio que le condamné avait été guillotiné le matin même…

Qu’avez-vous appris en fréquentant les prisonniers de Fresnes ?

Je croyais, comme Victor Hugo, qu’« ouvrir une école, c’est fermer une prison ». Il y a aussi que cet univers me fascinait, m’aspirait psychiquement par un étrange effet de répulsion négative. Je voulais comprendre les techniques et les stratagèmes des détenus pour « tenir », ce dont je me pensais incapable. Je me suis lié notamment avec un prisonnier, Théophile, qui attendait d’être jugé pour je ne sais quel trafic. Je lui avais indiqué mon numéro de chambre à Centrale, la D106, car il souhaitait m’écrire. La première fois, il inscrivit sur l’enveloppe « cellule D106 »… Il avait cru que Centrale était une prison centrale !

Quel avenir professionnel vous imaginiez-vous ?

Aucun précisément. J’étais tiraillé entre tous ces pôles aimantés que je découvrais : la physique, la philosophie, la montagne, la prison, l’amour aussi, car j’étais fiévreusement amoureux d’une élève en khâgne à Louis-le-Grand. Certains soirs, je suivais pour elle des cours de philosophie à la Sorbonne. Mais il fallait aussi que je paie le loyer de ma chambre… Je cherchai donc un stage d’été qui soit le plus rémunéré possible. Miracle, je tombai sur une affiche du CERN proposant aux étudiants de toute l’Europe des séjours d’été rémunérés en francs suisses ! Et à Genève, tout près de Chamonix ! Je déposai aussitôt un dossier, qui fut accepté. Le matin, nous suivions des cours et l’après-midi, nous travaillions avec des physiciens. Je me souviens notamment des cours très théâtralisés de Victor Weisskopf [1908-2002]. Ce grand physicien polyglotte, âgé alors de 78 ans, était une légende sur pattes. Il avait connu Einstein, Pauli, Heisenberg, Bohr… Il avait aussi travaillé au projet Manhattan sur la bombe atomique, ce qui le tourmentait encore. Mais il était débonnaire, partait dans de longues digressions philosophiques qu’il ponctuait de blagues et d’anecdotes. Pour moi, la messe fut dite là : j’étudierais ce que l’on sait de la matière à toute petite échelle et je tenterais de questionner les implications philosophiques de ce savoir.

Vos 20 ans étaient-ils le plus bel âge de votre vie ?

C’est l’âge où j’ai pu déployer ce que j’appellerais ma « vivacité », dans toutes les directions, après deux années de prépa qui m’avaient bridé. J’ai développé là une hyper-activité tous azimuts, dans une sorte d’ivresse existentielle et, à cet égard, je pense être resté fidèle à mes 20 ans. Adolescent, je voulais, par la connaissance, acquérir une singularité, j’adorais faire mes devoirs et j’avais très peu de distractions… J’étais un vrai polard ! Mais un polard joyeux. D’ailleurs, ma mère m’avait affublé d’un charmant surnom : « le ravi ».

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