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Le discrédit agricole

Raphaëlle Rérolle

De plus en plus d’agriculteurs, de régions et de profils variés, se disent victimes d’« agribashing », une forme de haine, voire de violence, de la part du voisinage ou d’organisations animalistes

Vous qui êtes journaliste… » On devrait toujours se méfier de ce genre de phrases, elles annoncent des questions difficiles. « Dites-moi : pourquoi tout le monde se retourne contre nous comme ça, d’un seul coup ? » Accoudé sur la toile cirée à fleurs, dans la salle à manger de sa ferme, Philippe Barbeyer finit par exprimer tout haut ce qui le tourmente tout bas depuis huit mois. Passant la main dans ses cheveux blancs, l’éleveur raconte ce jour de mars où le sol s’est soudain dérobé sous ses pieds et ceux de ses deux frères, propriétaires avec lui d’installations pouvant accueillir jusqu’à 130 000 volailles, dans la Drôme. Un matin, son téléphone s’est mis à sonner : « Va voir, Philippe, prévenait une agricultrice des environs, tu es sur Internet. » Vérification faite, une vidéo tournait bien sur les réseaux sociaux, moulinant à plein régime les habituels commentaires agressifs. On y voyait l’intérieur d’un poulailler, filmé de nuit : des dindons mal en point, l’un boiteux, l’autre mort, en gros plan sur fond de musique triste.

En regardant les images de plus près, l’exploitant de 53 ans se rend vite compte que les séquences diffusées par l’association animaliste DxE mixent des images prises chez lui et d’autres venant d’ailleurs. Le tout avec son nom, son adresse et son numéro de téléphone. Ensuite, ça n’a pas manqué, bien que les services vétérinaires n’aient relevé aucune infraction : la fille de son frère s’est fait prendre à partie par des élèves de son collège. Et lui, Philippe Barbeyer, a vu arriver des appels et des lettres, dont une émanant d’un soi-disant professeur à la faculté de biologie de Nice. « J’ai des amis corses et “gilets jaunes”, on va venir vous détruire vos locaux, promettait l’anonyme. Si vous continuez à faire subir des atrocités à ces animaux, gare espèce de NAZI. » L’air pensif, l’éleveur range le courrier dans une chemise en carton. « A ce rythme-là, on va finir par se faire lyncher… »

Son histoire n’en est qu’une parmi d’autres, pas la plus grave, mais sa question liminaire reflète bien l’incompréhension actuelle face à l’« agribashing ». Le mot n’est pas vieux, deux ans à peine, et les agriculteurs eux-mêmes le prononcent presque à regret, mais il s’est imposé comme une évidence pour désigner le vent mauvais qui souffle sur les campagnes : une forme de dénigrement systématique dont les effets provoquent, chez ceux qui s’en disent victimes, un mélange de désarroi, de colère et de découragement. La plupart des paysans reconnaissent pourtant que la critique est légitime et leurs modes d’exploitation perfectibles. Seulement, l’agribashing, c’est autre chose : une mise en cause massive et généralisée qui revient à contester en bloc leurs pratiques, leur utilité sociale et jusqu’à leur existence. « Agressions verbales, intimidation, climat de méfiance, énumère le chef d’escadron Robert Kaufling, officier adjoint de gendarmerie en charge de la prévention de la délinquance à Valence (Drôme). Tout concourt à créer une forme de pression qui pousse les agriculteurs à se demander s’ils ont encore leur place dans la société. »

« Fossé » grandissant

Les jeunes comme les vieux, les prospères comme les plus fragiles, ceux qui ont choisi l’agriculture biologique comme ceux qui sont restés en conventionnel : tous disent souffrir, à des degrés divers, de ce discrédit qui s’ajoute aux difficultés habituelles, économiques notamment. Non seulement ils ne règnent plus en maîtres sur des territoires dont ils furent longtemps les seuls occupants – ils représentent aujourd’hui seulement 19 % de la population rurale –, mais ils se sentent épiés, jugés, vilipendés, presque en état de siège, dans des paysages rattrapés par l’urbanisation, laquelle a grignoté les champs et les forêts, rapprochant les lotissements des fermes sans que les paysans aient leur mot à dire.

Les agriculteurs « sont à bout », résume Fabien Baude, 31 ans, éleveur de poules pondeuses bio à Chateaudouble (Drôme). On fait un super métier, on nourrit nos concitoyens, et brusquement on devient des empoisonneurs, des assassins. » La télévision, incontournable à l’heure des repas dans les cuisines, n’arrange pas les choses. « Dès qu’on l’allume, on entend des remarques négatives sur nous », déplore Chloé Chassang, 26 ans, une agricultrice de Massiac (Cantal), qui travaille avec son compagnon, maraîcher, en attendant de pouvoir se lancer dans la vigne. Et quand la fiction s’en mêle, c’est pire. « Dans Plus belle la vie, ils mettent en scène un enfant cancéreux. La faute à qui ? demande Fabien Baude. Au paysan d’à côté, bien sûr ! »

A l’autre bout de la France, dans l’Orne, Olivier évoque lui aussi ce « fossé » grandissant entre les agriculteurs et le reste de la société. Olivier n’est pas son vrai prénom, ce céréalier de 56 ans ayant souhaité le modifier pour témoigner. L’atmosphère est si tendue, dans ce coin de Normandie situé à une heure et quart de route de la capitale, que personne, dans les parages, ne veut apparaître sous son patronyme, à l’exception d’Anne-Marie Denis, patronne de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA). « On a l’impression d’être devenus la bête à abattre », observe cette femme de 58 ans, bosseuse et près de ses troupes, toujours prête à soutenir ceux dont le moral flanche. « Ils dénigrent tout, peste son voisin Hervé, parlant des néoruraux regroupés sous le vocable “les Parisiens”. On ne sait plus ce qu’ils veulent. »

Le rituel des serrures

Ici comme ailleurs, l’agribashing est différent selon qu’il affecte les éleveurs ou l’ensemble des agriculteurs : tandis que les premiers subissent les attaques des associations animalistes, les autres se plaignent d’agressions à la fois moins violentes et plus répandues, plus insidieuses aussi car provenant d’un peu partout. Comme si, d’un jour à l’autre, M. et Mme Tout-le-Monde se transformaient en ennemi potentiel, en Torquemada de village. Dans les deux cas, l’appréhension règne, mais selon des temporalités différentes. « Les éleveurs ont peur la nuit, explique Anne-Marie Denis, les autres le jour. »

Pourquoi la nuit ? Parce que l’essentiel des intrusions dans les bâtiments d’élevage ont lieu au moment où tout le monde dort. Emmanuel, un éleveur normand de 38 ans, s’est réveillé en sursaut, le 17 septembre, quand ses chiens ont commencé à aboyer. Mais lorsqu’il est sorti de chez lui, c’était trop tard, ses trois poulaillers flambaient déjà. Remplis de paille pour accueillir la prochaine cohorte de volailles, les 2 200 m2 de bâtiments ont brûlé rapidement. Encore a-t-il eu de la chance : les trois cuves de gaz situées entre les hangars, à 150 mètres de sa ferme, étaient vides ce jour-là, comme les poulaillers. Elles devaient être réapprovisionnées le lendemain.

Aujourd’hui, il ne lui reste qu’à regarder les décombres en attendant de pouvoir déblayer, quand les assurances auront donné le feu vert. Sur ce qui reste des murs, les incendiaires ont laissé des inscriptions : « Assassins », « Camps de la mort ». En avril, les mêmes invectives avaient été adressées à Jacques et à son associé Dominique, propriétaires d’un élevage porcin à Beaulieu, dans l’Orne. Sauf qu’eux ont réussi à s’emparer du téléphone de l’un des membres du collectif Boucherie Abolition, qui filmait la scène et la diffusait sur Facebook Live. Retourné contre les intrus, l’appareil a permis de les prendre en photo, puis de les identifier. « Le jour de l’audience [le 20 septembre], les gendarmes nous ont fait entrer par-derrière, de peur qu’on se fasse agresser devant le tribunal, se souvient Dominique. Comme si c’était nous les fautifs. » Quatorze activistes de Boucherie Abolition ont été condamnés, mardi 5 novembre, par le tribunal correctionnel d’Evreux à des peines allant de un à dix mois de prison avec sursis et à payer solidairement 8 678 euros de préjudice moral ou matériel aux exploitants concernés.

Pour protéger leurs animaux, leurs installations, mais aussi les registres d’élevage, volés dans plusieurs exploitations, certains agriculteurs se procurent des caméras, d’autres envisagent de clôturer leurs terrains, tous ont été obligés de fermer à clé leurs bâtiments. Cette habitude, si banale en ville, n’appartient pas à la culture paysanne et suscite un certain agacement, mais que faire ?

Tout en refusant de « céder à la psychose », Hélène Bombart, une éleveuse drômoise, s’est pliée au rituel des serrures, forçant son compagnon et son beau-fils à l’imiter. Elle tire donc une clé de sa poche pour faire visiter l’un de ses poulaillers, où 19 000 poussins de deux jours courent sur la paille broyée, entre les minuscules pipettes à eau et les mangeoires circulaires. Avant d’entrer, il a fallu passer dans un pédiluve, puis s’équiper de pied en cap, combinaison intégrale et surchaussures. « L’un des soucis, avec les intrusions, dit l’éleveuse, c’est que ces gens ne prennent pas les mêmes précautions sanitaires que nous. Du coup, ils risquent d’apporter des maladies. » Quand une alarme sonne, la nuit, signalant un problème dans l’installation, elle y va maintenant avec ses chiens. « Jusque récemment, je pensais d’abord à un ennui technique. Aujourd’hui, je me demande sur qui je vais tomber. » Philippe Barbeyer, lui, balaye les environs avec les phares de sa voiture, par peur des mauvaises surprises.

Dans leur malheur, ces éleveurs ont tout de même un avantage : ils peuvent clore leur lieu de travail. Ceux qui vaquent dans les champs, en revanche, cultivent à ciel ouvert, au vu et au su des passants. « On est à la merci du regard des autres », constate Michel Baude, 58 ans, père de Fabien Baude et agriculteur bio à Châteaudouble (Drôme). D’où l’angoisse du plein jour, surtout quand ils sortent le « pulvé ». Car cet engin, dont les bras pulvérisent divers produits (et pas seulement des phytosanitaires), est devenu l’objet maudit, celui qui cristallise la phobie des pesticides. Coups de klaxon vengeurs, bras d’honneur, il n’est pas rare que les automobilistes manifestent bruyamment leur désapprobation. « C’est sans conséquence immédiate, mais à force, ça pèse », confie Marc, spécialisé dans le lin textile, en Normandie. Les piétons sont encore plus redoutés, comme le confirme Jean-Pierre, un céréalier normand de 62 ans : « Quand on voit arriver quelqu’un au bout du champ, on ne sait jamais si c’est pour dire bonjour ou pour nous insulter, voire nous casser la gueule. Et nous, on est seuls sur nos engins. » Même les rencontres anodines, à la boulangerie ou au bistrot, peuvent se transformer en cauchemar : « Ta femme à un cancer ?, s’est entendu demander Olivier, le céréalier de l’Orne. Bah, avec tous les pesticides que tu utilises, faut pas t’étonner… »

Quiproquos en tout genre

Le voisin, surtout, est devenu la figure de l’adversaire, toujours prêt à bondir pour défendre l’environnement – le sien, d’abord – contre l’ogre paysan. « Ce matin, je m’apprêtais à tailler une haie, quand un monsieur a surgi pour m’en empêcher, raconte Mickaël, un ouvrier agricole de 28 ans. Il prétendait que des pesticides allaient passer chez lui si je coupais, même un peu. » Parfois, la querelle s’envenime au point d’aller en justice. « Une personne est arrivée l’an dernier en résidence secondaire à côté de chez moi, se souvient Olivier, qui n’en dort plus la nuit. Au début, nous étions en bons termes, mais petit à petit, elle s’est mise à m’accuser de polluer son jardin, puis sa maison. » Maire d’une commune où les horaires d’épandage sont strictement encadrés, l’agriculteur a expliqué qu’il utilise des outils sophistiqués, respecte la réglementation, verse le moins de phytosanitaires possible. « Mais rien n’y a fait, elle a porté plainte plusieurs fois pour pulvérisation irrégulière. Après, j’ai dû prouver que sur six passages, deux étaient simplement destinés à nettoyer mes outils. » Dans l’Orne, les agents immobiliers reçoivent des consignes strictes des clients en quête d’une maison à acheter : ils ne veulent aucune culture à proximité.

Moins aiguë que la peur des produits chimiques mais tout aussi répandue, la question des rythmes de travail offre, à elle seule, un condensé de quiproquos en tout genre. Car les campagnes vivent en perpétuel décalage horaire. « Quand les Parisiens viennent ici au mois d’août, témoigne Jean-Pierre, le céréalier normand, ils sont en vacances, mais nous, on moissonne. Et les céréales, ça se travaille plutôt la nuit, à cette époque de l’année. Seulement, depuis que les habitations se sont rapprochées, la coopérative doit fermer à 20 heures. » Alors quoi ? Travailler le jour seulement ? Mais si les paysans passent leur « pulvé » tôt le matin, profitant de l’humidité pour limiter les doses, « les voisins nous accusent de nous cacher », raconte Hervé. Insoluble.

Et tout cela sans parler du week-end : « Un dimanche matin, j’ai voulu travailler dans un champ car il allait pleuvoir les jours suivants, se souvient Thierry Mommée, éleveur et agriculteur à Marsanne, dans la Drôme. Aussitôt, j’ai reçu des textos de mon voisin me disant qu’il y a des jours dans la semaine, qu’il avait le droit de dormir, qu’il payait des impôts, etc. » Chez Anne-Marie Denis, c’est le passage des vaches sur la route qui dérangeait le voisin, à l’heure où il partait travailler. « Je me suis adaptée, constate-t-elle, j’ai changé de chemin, même si c’est un peu plus long. »

Dans certains endroits de la Drôme, des chartes de voisinage ont été rédigées, pour adoucir la cohabitation entre ces populations aux modes de vie antagonistes. Au cas par cas, beaucoup d’agriculteurs ne pulvérisent rien qui sente ou dérange pendant les week-ends et préviennent afin que les riverains rentrent leurs lessives. Mais les tensions demeurent, surtout autour des questions esthétiques, domaine où les problèmes se multiplient à l’infini. Car un néorural n’achète pas seulement une maison ou un terrain, mais un paysage, un environnement, un cadre – « une carte postale », dénoncent les paysans. Récemment, Anne-Marie Denis a dû recourir à la force publique pour abattre un arbre mort en dépit des cris de son voisin, qui s’était installé entre le tronc et la machine. « Vous ne pouvez pas faire ça, protestait-il, j’ai acheté la maison avec l’arbre à côté. » En fait, conclut Jacques, l’éleveur de porcs de Beaulieu, « ils n’acceptent pas notre manière d’occuper l’espace ».

« Quand ça veut pas… »

Résultat : de véritables guerres de tranchées pour le moindre permis de construire agricole. « Savez-vous combien de temps il a fallu à notre coopérative bio pour pouvoir construire un nouveau silo ?, demande le Drômois Michel Baude. Neuf ans et demi ! » Accusée de pollution visuelle par des riverains rassemblés en association, la coopérative a vu son permis attaqué, puis réattaqué dans une interminable bataille de procédure. « Finalement, on y est arrivés, dit l’agriculteur, mais à quel prix ! » A Marsanne, Thierry Mommée a camouflé une partie de ses poulaillers grâce à 1,5 km de haies. Mais, parfois, ces efforts sont vains, regrette-t-il, en référence à un autre éleveur des environs, en conflit avec le lotissement voisin. « Quand ça veut pas, ça veut pas… »

Tant qu’ils font encore partie des conseils municipaux, les agriculteurs peuvent peser sur les décisions concernant la commune. Mais jusqu’à quand, se demandent certains ? « Nous sommes devenus minoritaires, les maires ne tiennent plus compte de nous », remarque Jean-Pierre, céréalier dans l’Orne. Les arrêtés antipesticides ? « De la politique-spectacle, à l’approche des municipales », estime Fabien Baude. Au fond, disent-ils, nous sommes très souvent critiqués par des gens qui n’y connaissent rien. Ou du moins, plus rien. « Juste ce qu’ils ont lu sur Internet », précise Mickaël, le jeune ouvrier agricole normand.

« Il y a deux ou trois générations, tout le monde avait des racines à la campagne, observe Jacques. Maintenant, c’est terminé. Nous, on travaille avec le vivant, ce qui implique un contact avec la mort, mais aussi avec des bruits, des odeurs… Et là, on voit arriver des gens qui n’ont plus aucun lien avec le vivant. Ni aucune idée de nos manières de travailler. Nous n’avons plus de langage commun. » Pour ces nouveaux occupants, le paysan « sympa » serait un gars en bottes, « un peu bouseux », se moque Jacques, avec quelques poules et un vieux tracteur. « Mais si on se spécialise, pour pouvoir survivre, avance Hervé, si on a 200 bêtes ou 200 hectares de cultures et non plus un simple lopin de terre, alors on devient des salopards, à la tête d’une ferme-usine. »

A voir ces agriculteurs de l’Orne réunis dans la ferme impeccable de Jean-Pierre, on se dit que, en effet, l’image du paysan rustique est loin. Ils sont habillés comme en ville, parlent bien, programment des ordinateurs sur leurs tracteurs, reçoivent des alertes par drones et veulent pouvoir partir en vacances. Comme partout en France, ils ont suivi des formations, passé des examens, subi des contrôles très stricts pour obéir aux normes – souvent plus sévères que celles d’autres pays, d’où continuent pourtant d’affluer des marchandises, regrettent-ils. « Quand on nous autorise 2 litres de phytosanitaires, on en passe plutôt un seul, affirme Anne-Marie Denis. Mais on ne peut pas tout changer d’un coup, il faut nous laisser un peu de temps. »

« Maîtriser la communication »

Alors, quand on les traite d’empoisonneurs, ils enragent de voir leurs efforts si mal récompensés. « Nos connaissances sont niées, commente Olivier, nous sommes attaqués au plus profond de nous-mêmes. » Y compris en matière de bien-être animal. Anne-Marie Denis, par exemple, a retrouvé des vieilles photos montrant la ferme de ses grands-parents : « Les animaux sont mille fois mieux aujourd’hui ! Beaucoup de gens, à Paris, sont moins bien logés que mes vaches… » Même réaction dans la Drôme, où Philippe Barbeyer pose sobrement une équation sans issue : « J’ai équipé mes poulaillers de vitres pour que les animaux puissent regarder dehors,j’y ai mis du cœur,et pan ! On me dit que je fais mal… »

Thierry Mommée, lui, sort son téléphone portable pour montrer qu’il peut commander ses poulaillers à distance, depuis l’ouverture des fenêtres jusqu’au taux d’hygrométrie. « Du coup, sourit-il, je suis plus disponible pour observer les animaux, vérifier qu’ils vont bien. » Dans ces conditions, l’idée de passer pour des bourreaux leur soulève le cœur. « Les images diffusées par L214 nous horrifient nous aussi, affirme Jacques, l’éleveur de Beaulieu. On élève nos animaux, les tuer n’est jamais un geste anodin, même aux yeux des chasseurs. »

Pour déminer le terrain, « les agriculteurs doivent reprendre la maîtrise de la communication » suggère Véronique Louwagie, députée LR de l’Orne. Les syndicats agricoles font ce qu’ils peuvent, mais « les agriculteurs sont les mieux à même de parler de leur métier, ce sont eux les meilleurs porte-parole », suggère de son côté Florian Leprêtre, chargé de mission à la FNSEA. Toutefois, en matière d’élevage, les agriculteurs savent bien que leurs opposants animalistes ne souhaitent pas améliorer les conditions de vie des animaux : ils veulent mettre fin au système dans son ensemble. « La question, résume Dominique, lui aussi éleveur dans l’Orne, c’est : peut-on encore élever des animaux pour les manger ? »

Avec les voisins, en revanche, le dialogue demeure possible et nécessaire, y compris quand il est chaotique. Nombre de paysans participent à des opérations « fermes ouvertes » et Thierry Mommée a même fait percer une fenêtre spéciale sur ses poulaillers, afin que les curieux puissent jeter un coup d’œil dans ses bâtiments. Mais les échanges sont souvent difficiles, pour ne pas dire impossibles. Quelle que soit leur région, les paysans se plaignent d’être confrontés à des opinions toutes faites, à des gens qui ne « veulent pas discuter », selon Chloé Chassang. D’où leur désir de parler, quand l’occasion se présente.

Comme une profession à risques

Certains ne nient pas leur part de responsabilité dans ce blocage. Ils reconnaissent avoir perdu le contact avec leur environnement quand ils ont cessé les ventes « à la ferme ». Du temps d’Yvette, la mère de Philippe Barbeyer, aujourd’hui âgée de 84 ans, les voisins venaient chercher des œufs, commandaient leur poulet dominical. Puis l’habitude s’est perdue, les agriculteurs se sont spécialisés à mesure que leurs exploitations grandissaient, ils ont souvent considéré que la vente directe n’était plus leur affaire. Ceux qui, aujourd’hui, la pratiquent de nouveau savent pourtant qu’elle facilite les relations de voisinage. C’est même la première chose dont parle Louis, un jeune apiculteur de Haute-Loire, quand on lui demande s’il souffre de l’agribashing : « Moi, ça va à peu près, car je vends miel et pains d’épice en direct, donc je rencontre les gens. Ça change beaucoup de choses. »

Dans le Puy-de-Dôme voisin, en revanche, un couple d’apiculteurs pratiquant surtout la vente en ligne a été en butte, l’été passé, à l’hostilité d’habitants très remontés contre les déjections d’abeilles, accusées de salir leur linge. Sur Facebook, le maire s’est emporté contre certains des « nouveaux habitants », rappelant que ces « déjections » ne sont rien d’autre que du… pollen :« J’en aurai entendu, pendant plus de dix ans en tant que maire, mais celle-ci dépasse beaucoup de limites ! »

En attendant mieux, des structures sont mises en place. Sous l’égide des préfets, cinq départements ont déjà instauré des comités de lutte contre les actes de malveillance dans le milieu agricole. Le premier d’entre eux a vu le jour dans la Drôme, autour du préfet Hugues Moutouh, particulièrement sensible à la question de l’agribashing. Il réunit les responsables de la chambre d’agriculture, ceux des syndicats agricoles, la direction départementale du territoire (DDT), la police, la gendarmerie, les fédérations de chasseurs et le procureur de la République. « A priori, les agriculteurs n’exercent pas une profession à risque, comme les bijoutiers par exemple, observe M. Moutouh. Pourtant, les mesures que nous sommes en train de prendre sont les mêmes : numéros prioritaires, réseaux d’alerte, etc. »

Comme vis-à-vis des professions à risque, encore, les gendarmes mènent des actions de formation et de prévention. « Nous travaillons en amont, avec des référents sûreté chargés d’aller sur le terrain pour examiner les bâtiments, donner des conseils aux agriculteurs sur les différentes manières de se protéger », explique l’officier de gendarmerie Robert Kaufling. Les forces de l’ordre encouragent aussi les agriculteurs (souvent réticents) à porter plainte ou au moins à signaler l’intrusion dont ils ont été victimes. Enfin, ajoute M. Kaufling, « on leur apprend à réagir en appelant le 17, ce qui déclenchera une patrouille de gendarmerie ». La hantise des responsables agricoles, c’est qu’un agriculteur fragile ou exaspéré finisse par prendre un fusil pour se défendre. Ici ou là, certains ont d’ailleurs déjà commencé à s’équiper. Les autres résistent, mais ils se sentent souvent seuls et de plus en plus désarmés face au miroir brouillé que leur tend la société.

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