用户工具

站点工具


20191108-p32-ours

L’étreinte de l’ours

KYRIAKOS KAZIRAS/KAZIPHOTO.COM

Marie-Hélène Fraïssé

Le récit commence l’instant d’après. Juste après l’attaque. Nastassja Martin est allongée sur la neige, grièvement blessée, espérant l’arrivée d’éventuels secours. Mais l’attente promet d’être longue dans ce bout du monde nommé Kamtchatka…

L’ours, lui, a détalé, sous le coup de piolet qu’elle a réussi à lui infliger. Il n’est pas exclu – éventualité terrifiante – qu’il revienne. Elle tâte sa mâchoire fracassée, sa jambe labourée par les griffes, le sang qui croûte sur son crâne. L’étreinte n’a duré que quelques secondes. Une violente éternité de secondes. Que venait faire ce plantigrade des forêts dans les altitudes englacées où la jeune femme était partie marcher ? Que cherchait-elle de son côté, dangereusement à l’écart du camp de chasse où se déroulait son « terrain », ce mélange d’enquête scientifique et d’aventure intérieure en immersion chez l’« Autre » auquel tout jeune anthropologue doit se livrer pour décrocher ses lettres de noblesse professionnelles, mais dont beaucoup, avec ou sans ours, ne reviennent jamais tout à fait.

  • détaler: fuir en toute hâte
  • le piolet: 登山镐
  • éventualité terrifiante: 吓人的可能性
  • il n’est pas exclu qu’il revienne: 注意这里的虚拟式
  • tâter: 捏,摸。
  • mâchoire fracassée: 被打碎了的下颚
  • Sa jambe labourée par les griffes: 被熊爪划伤的腿
  • croûter: 结痂
  • ce plantigrade des forêts: 这个森林里的跖行动物。这里指熊

Zones imprécises

Nastassja Martin a la passion du Nord. Et des confins. On lui doit une thèse remarquée sur les Indiens Gwich’in chasseurs de caribous, que l’avancée récente de la « civilisation » (synonyme d’une exploitation frénétique de territoires riches en ressources minières) a malmenés. En est résulté un bel essai, où la force de l’écriture transparaît déjà : Les Ames sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La Découverte, 2016).

En digne élève de Philippe Descola, elle explore les zones imprécises où l’humain et le non-humain dialoguent, mondes de l’animisme, du chamanisme, que la pensée rationnelle peine à cerner. De cette position d’étrangère impliquée elle tire au quotidien deux types de chroniques, qu’elle poursuit en parallèle : le « carnet de terrain », objectif, minutieux, factuel, matière à théorie, à colloques, à publications scientifiques… et le « carnet noir », nocturne, celui de l’intime, chaotique, pulsionnel, « sauvage », qui constitue la matière première de Croire aux fauves, passionnante narration d’une quête de guérison. Physique, mentale, ontologique…

Le secteur improbable où Nastassja rencontre le fauve destiné à infléchir son parcours et qu’elle a de manière troublante vu dans ses rêves quelques jours plus tôt, appartient à la terre plurimillénaire des Evènes. L’un des « petits peuples » que la fin de la protection sociale soviétique a fait revenir à des chasses de subsistance, en alternance saisonnière avec des emplois au service de l’armée russe. Dans cette région isolée sont testés, au sein de bases secrètes, quelques-uns des engins susceptibles d’attaquer les côtes américaines, sur l’autre rive du détroit de Béring.

Marathon médical

Sous la modernité apparente des modes de vie perdurent de très anciens imaginaires sibériens. Des forces obscures, des esprits animaux, sont à l’œuvre derrière le voile quotidien de normalité qu’a déchiré brutalement l’épisode de l’ours. Nastassja Martin, dans la douleur mais non sans une forme de jubilation, entrevoit un versant du réel auquel l’enquête ethnographique ne lui avait pas donné accès. Son contact intime avec l’animal révéré qu’est l’ours fait d’elle désormais une miedka, un être passé sans retour au-delà des frontières de la « normalité » humaine. Sa famille d’accueil évène, dirigée par une tendre et indomptable matriarche nommée Daria, prend le parti de resserrer les rangs autour d’elle et de la protéger. Mais d’autres membres de la communauté la rejettent.

Comprenant d’emblée que les conséquences de ce séisme intérieur seront incalculables, qu’elle a ici comme là-bas « perdu sa place », elle subit patiemment le marathon médical qui s’impose, passe par les mains de praticiens russes aux dents en or (entourés d’essaims de jeunes infirmières sexy) et atterrit, de manière moins folklorique, dans des services français de chirurgie réparatrice, le tout retracé avec un humour mordant. L’image de l’ours la hante. Son odeur, son sang, ses poils lui collent à la peau. N’a-t-il pas lui-même emporté, tel un talisman magique de survie, une dent à elle, ainsi qu’un fragment de sa mâchoire ?…

L’étreinte forcée, à laquelle elle tente de trouver un sens, revient obsessionnellement au fil de ce palpitant journal de survie rédigé à la Artaud, à la Michaux, au bord des gouffres.

Croire aux fauves, de Nastassja Martin, Verticales, 152 p., 12,50 €.

20191108-p32-ours.txt · 最后更改: 2019/12/30 10:21 由 82.251.53.114