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Cécile de France « Tout, plutôt que le regret et la frustration ! »

Cécile de France, le 19 septembre, à Paris. JEAN-LUC BERTINI/PASCO Propos Recueillis Par Annick Cojean JE NE SERAIS PAS ARRIVÉE LÀ SI…

« Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, l’actrice évoque son éducation à contre-courant et sa passion pour le cinéma

ENTRETIEN

A 44 ans, Cécile de France, qui a tourné avec Cédric Klapisch, Xavier Giannoli, Clint Eastwood ou les frères Dardenne, est à l’affiche d’Un monde plus grand. Dans ce film réalisé par Fabienne Berthaud, l’actrice belge incarne le rôle de Corine Sombrun, musicienne devenue chamane.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas découvert, à 6 ans, en récitant une poésie devant ma classe, la merveilleuse jouissance de subjuguer un auditoire. C’était la première fois que la maîtresse m’avait confié l’exercice. La première fois que la petite fille un peu lunaire que j’étais se présentait, bien droite devant ses camarades, pour dire un texte appris par cœur. Mais attention ! J’avais pris l’affaire très au sérieux. J’avais travaillé mon texte avec maman et imaginé une vraie mise en scène, avec des gestes et une petite chorégraphie, comme pour un spectacle. Et là… Il s’est passé un truc incroyable dont je me souviendrai toute ma vie. J’ai vu les regards stupéfaits, puis éblouis, des autres enfants. J’ai senti leur émotion qui m’a gonflée d’énergie. Tout le monde a applaudi. La maîtresse a dit : « Bravo Cécile, tu as bien préparé. » J’en ai été bouleversée. La semaine suivante, quand elle a demandé : « Qui veut venir réciter sa poésie ? », la classe entière a crié : « Cécile ! » C’était trop de bonheur. J’ai décidé que je ferais ça toute ma vie.

Ce fut donc le déclic fondateur ?

Une fulgurance. Une vocation. Avec la certitude d’avoir désormais un rôle au sein d’un groupe. Vous savez, dans un village de Schtroumpfs, il y a le Schtroumpf grognon, le Schtroumpf gourmand, le Schtroumpf farceur. Eh bien moi, dans le village des enfants, j’étais devenue celle qui procurait des émotions et du plaisir. Et c’était merveilleusement valorisant pour la petite fille timide du café Le Vieux Clocher.

Le petit café alternatif que tenaient vos parents à Namur ?

Oui. Avec un grand drapeau noir à l’entrée ! Le rendez-vous des anars, gauchos, anticapitalistes, antimatérialistes, anticlergé, antibourgeois. Et le QG d’une bande de rêveurs et d’artistes qui voulaient refaire le monde, dont Rémy Belvaux ou Benoît Poelvoorde. Mes parents avaient le même âge que leurs clients, 22 et 23 ans quand j’en avais 6. Alors vous imaginez comme c’était joyeux, libertaire, et peu conventionnel ! On habitait au-dessus du café, mais j’y passais tout mon temps. Je faisais mes devoirs avec les clients, je dessinais sur les cartons de bière, je me postais à la vitrine avec un gros livre que je faisais semblant de lire pour épater les passants. Et puis j’y préparais mes récitations de poésie avec ma mère. Une vraie collaboration artistique. « Au 2e couplet, je crois que tu pourrais sauter. Ou alors faire un grand geste… » C’était une complicité géniale. On jubilait toutes les deux, convaincues que le résultat serait magique et que je ferais carton plein.

Cette éducation « à contre-courant » vous mettait-elle en porte-à-faux avec les autres enfants ?

Bien sûr. Mes parents avaient tenu à m’inscrire dans la meilleure école la plus proche de notre café. Il se trouve que c’était une école catholique, tenue par des bonnes sœurs. Et que j’y côtoyais des enfants d’aristos, qui croyaient, vu mon nom, que j’étais aussi aristo. Erreur ! Non seulement je ne l’étais pas, mais mes parents étaient anti-aristos et ne se privaient pas de clamer leur préférence pour les gosses de prolos. Comme ils étaient anticathos et refusaient que je fasse ma communion comme tous mes camarades. Quand les pères de mes amies venaient chercher leurs enfants en cravate et dans de grosses voitures, le mien se pointait à pied, avec un short, des tongs, la barbe hippie et les cheveux longs. Il est même arrivé plus tard que nous vivions dans une camionnette. Tout cela est devenu une force, sans doute même une fierté. Mais dans la petite enfance où l’on rêve juste d’être comme tout le monde, c’était un peu compliqué…

Au moins n’y avait-il aucune pression pour un choix d’études ou de métier ?

Ah non ! La liberté d’expression des enfants était fondamentale. Et j’aimais tellement le théâtre, pratiqué à l’adolescence dans une troupe amateur, que ma voie semblait toute tracée. Quelle chance, vous savez, d’avoir une telle passion ! Je ne sais pas si on choisit d’avoir une passion, ou bien si elle s’impose. Mais je sais que je mourrai avec ma passion aussi intacte que le plaisir qu’elle me procure.

Mais quelle garantie qu’elle permette de gagner sa vie ?

Ah, la grande question ! A la maison et dans la camionnette, il y avait des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Perdre sa vie à la gagner », avec des photos d’usines, d’ouvriers portant des combinaisons de protection et des masques à gaz. L’illustration du pire cauchemar. L’idée de « travail » en tant qu’activité uniquement destinée à « gagner » de l’argent était insupportable à mes parents. Ce qui comptait, c’était vibrer, s’épanouir, se faire du bien. Voyant que le théâtre me rendait heureuse, ils ne pouvaient que m’encourager. Ce sont mes grands-parents qui ont posé la question de la viabilité du métier de comédienne : « Ce métier te fera vivre sur la paille », répétaient-ils, en m’incitant à faire de vraies études. Et pendant un très court moment, j’ai songé à entreprendre des études de droit.

Pour devenir avocate ?

Et avoir mes grands moments de plaidoirie tels que je les voyais au cinéma. Mais quelle folie, me suis-je dit, en songeant à l’exemple de mon grand-père. Il était docteur en droit et juriste dans une banque. Mais sa grande passion était le bel canto. Je l’entendais chanter dans sa salle de bains. Je l’écoutais à la fin des repas de famille enchaîner les grands airs. Et j’étais bouleversée en voyant le plaisir que ça lui procurait. Pourquoi n’en avait-il pas fait son métier ? Pourquoi s’était-il brimé, lui qui avait participé plus jeune à des radio-crochets et avait sûrement nourri de grands rêves ? Du coup, j’ai surtout vu en lui la faille et la blessure. Et j’ai pensé : moi, ma passion, je ne veux pas la contenir à ma salle de bains ! Je veux la vivre au grand jour, la partager avec tout le monde, et en faire le moteur de ma vie. Il faut que j’écoute mon cœur !

Quitte à risquer de « vivre sur la paille » ?

Tout, plutôt que le regret et la frustration ! Et puis vous savez, j’ai eu une éducation antimatérialiste, j’ai été habituée à vivre sans richesse ni confort. Aucun rêve de luxe. La simplicité me sied parfaitement.

Alors qu’avez-vous fait ?

J’ai pris la direction de Paris pour suivre des cours de théâtre et j’ai gagné ma vie comme jeune fille au pair dans le très chic 16e arrondissement, moi qui étais grunge, m’habillais dans les poubelles et portais les cheveux rouges. Sortant de mon café anar, j’étais bien malheureuse dans cette ville immense. Mais j’avais un félin dans les entrailles.

L’envie de jouer les plus grands rôles du répertoire ?

Je ne rêvais pas dans ces termes. Mon prof de théâtre croyait en moi et je ne voulais rien m’interdire. Mais le théâtre de rue me semblait aussi merveilleux. J’avais un amoureux qui jouait du djembé et faisait la manche ; et j’ai été un court moment cracheuse de feu au Quartier latin.

Il n’a guère fallu beaucoup de temps, pourtant, pour que le cinéma vous repère…

C’est arrivé très vite. L’agent Dominique Besnehard m’a prise sous son aile dès la dernière année de mon école de théâtre. Et puis un directeur de casting que j’ai surnommé « ma fée », David Foenkinos, a eu le culot de me proposer pour le rôle principal de L’Art (délicat) de la séduction, alors qu’il m’avait fait passer des essais pour un rôle très secondaire. Et hop ! Ont suivi L’Auberge espagnole,Irène, puis A + Pollux, sortis à quasiment une semaine d’intervalle. La « petite nouvelle » ne l’était finalement pas tant que ça. Et les rôles se sont enchaînés, avec chaque fois un personnage différent, et une aventure artistique et humaine intense.

Comment choisir les rôles quand la machine s’emballe, que les récompenses pleuvent (deux Césars, prix Louis-Lumière, prix Romy-Schneider…), que les propositions sont multiples ?

Uniquement à l’instinct. Et au plaisir ressenti en lisant un scénario. Je veux avant tout des histoires. Et un rôle qui me permette de modeler quelque chose comme on le fait avec de la glaise. Il y a l’approche psychologique du personnage, avec des lectures, des discussions, de longues rêveries. Et parfois la préparation physique. Pour interpréter Un secret, j’ai travaillé trois mois la nage avec une coordinatrice de cascades pour façonner mon corps et le transformer en sirène, comme le souhaitait Claude Miller. Pour Haute tension, j’ai appris la boxe thaïe et travaillé la musculation et l’endurance, comme un soldat, car le tournage allait être très rude, en hiver en Roumanie. Pour Sœur Sourire, j’ai appris la guitare et le chant. Et pour En équilibre, j’ai étudié le piano. C’est génial, hein ? On me procure les meilleurs coachs et c’est une vraie jubilation, au moment du tournage, de réaliser une performance inimaginable quelques mois plus tôt.

Vous savez donc désormais faire des tas de choses !

Non. Mes rôles et leurs talents s’effacent de mon esprit dès la fin du tournage. J’oublie tout, ne serait-ce que pour redevenir vierge, entièrement disponible pour le rôle suivant. Mes personnages n’empiètent pas sur ma sphère intime. Je les tiens à distance.

Vous avez pourtant dit que le dernier film de Fabienne Berthaud, « Un monde plus grand », tourné en Mongolie chez le peuple Tsaatan, vous avait changée ou plutôt, vous avait « fait grandir »…

C’est vrai. Parce qu’en partant d’une douleur intime – le deuil vécu par l’héroïne –, il nous relie à une histoire universelle. Et parce que j’ai été initiée à la transe. C’était la condition pour pouvoir interpréter le rôle de Corine Sombrun, cette musicienne devenue chamane et qui voue désormais sa vie et sa maîtrise de la transe à l’avancée de la science. C’est une expérience inouïe ! Sans la moindre drogue ou substance hallucinogène, uniquement à l’aide d’une séquence sonore marquée par le tambour, je suis partie dans un étrange voyage, à la fois lointain et familier, qui m’a donné l’impression de me connecter à mes ancêtres et qui s’est brusquement stoppé au seuil d’une porte sombre.

Que vous n’avez pas pu franchir ?

Que je n’ai pas osé franchir. J’étais en pleine conscience et vivais toutes sortes d’émotions. Il y avait des larmes, des rires, des tourments. Mais arrivée dans l’encadrement de la porte, ouverte sur l’immensité noire, je n’ai pas osé aller plus loin. Peut-être ai-je laissé la place au mystère… Mais ce qui est certain, c’est que les recherches de Corine Sombrun, montrant que chacun peut développer un potentiel cognitif anesthésié depuis des siècles mais susceptible d’être réveillé pour nous reconnecter au monde invisible, sont pleines de possibilités. Elle travaille avec des chercheurs, des scientifiques. Elle collabore avec le docteur Steven Laureys, qui place sous IRM des personnes en transe pour comprendre le mécanisme neurologique en mouvement. Je trouve cela incroyablement stimulant. Et si plein d’espoir ! Nous avons tout à gagner en ouvrant le monde de Descartes. Et nous ne pouvons que nous enrichir en montrant de la considération pour des peuples qui refusent de dissocier le corps et l’esprit. Ce film est d’une poésie et d’une ouverture formidables ! Et il me semble qu’il arrive à point.

Que voulez-vous dire ?

Il sort dans une période de profonde remise en cause. De notre mode de vie égoïste, irrespectueux de la planète et du bien-être des générations futures. De notre credo matérialiste et consumériste, implacable envers les « hors système ». Du patriarcat qui a assujetti, voire écrabouillé, des générations de femmes. Ça bouge aujourd’hui ! Et je suis infiniment reconnaissante à celles qui osent prendre la parole pour dénoncer les violences et humiliations faites aux femmes. Il leur faut un sacré courage. Grâce à elles, ma fille vivra peut-être plus libre.

Le milieu du cinéma se remet-il en cause ?

Lentement. Mais pour la première fois de ma vie, j’ai obtenu dans un film – Mademoiselle de Joncquières – le même salaire que mon partenaire masculin, Edouard Baer. Je reçois également davantage de scénarios avec de vraies histoires de femmes. Cela tombe bien. A 44 ans, j’ai envie de me diriger vers des sujets et des rôles plus en accord avec mes convictions personnelles. Ou qui peuvent faire avancer les mentalités. Vous n’imaginez pas les messages et remerciements que j’ai pu recevoir d’homosexuelles pour avoir incarné plusieurs fois un rôle de lesbienne ! J’aime penser que le cinéma peut avoir un impact, servir de catharsis, et faire chanceler les certitudes.

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« Un monde plus grand »

de Fabienne

Berthaud,

inspiré du livre « Mon initiation chez les chamanes »,

de Corine Sombrun (Pocket, 2006),

actuellement

en salle

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