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Le Kenya veut profiter de l’engouement pour l’avocat

Dans une plantation du comté de Murang’a. PHOTOS KEVIN MIDIGO/AFP Marion Douet

Le précieux fruit, destiné à l’Europe, aux Etats-Unis, et bientôt à la Chine, rémunère mieux les petits producteurs que le café. Mais la compétition internationale s’accroît sur ce marché en plein essor

COMTÉ DE MURANG’A (KENYA) - envoyée spéciale

Le matin, quand je viens ici et que je regarde ces arbres, je me dis que c’est de l’argent ! Il n’est pas encore dans ma poche, mais je peux déjà compter combien cela va faire », lâche, souriant, le vieux Mwaura Morisson, en scrutant ses avocatiers, dont certains portent déjà de minuscules embryons de fruits. Dans le comté de Murang’a, à deux heures de route de Nairobi, le petit producteur fait visiter son shamba, sa parcelle de terre. Une succession de restanques, plantées d’arbres au feuillage dense, qu’il traverse les mains dans les poches de son imper élimé.

Les pluies d’octobre ont à peine commencé que déjà les bottes s’enfoncent dans le sol rouge et visqueux de cette région fertile, coincée entre la chaîne de montagnes Aberdare et le mont Kenya, un volcan éteint à la cime enneigée. Originaire d’Amérique centrale, l’avocatier a été introduit par les colons anglais. Mais, jusque dans les années 1970, il n’est qu’un des arbres du shamba, dont on recueille de temps à autre les fruits pour la consommation familiale. L’heure est alors à la production de café, un emblème kényan dont « le comté de Murang’a était numéro 1 ! », se rappelle, quelques kilomètres plus loin, Thomas Njoroge, un comptable revenu à l’agriculture après sa retraite, en 1980.

A l’époque, les prix du café ont commencé à baisser et des élus locaux – impliqués dans l’export – ont commencé à miser sur l’avocat. Thomas Njoroge a progressivement converti les plants de café légués par son père. D’abord en avocats fuerte, la variété alors majoritaire, puis en hass, qui dominent aujourd’hui le marché.

Culture facile et rentable

L’intérêt de l’avocat tient d’abord dans sa culture « facile », vante l’homme de 62 ans, assis à l’ombre de sa maison, en bordure de la parcelle. « Si l’arbre est bien nourri, impossible de rater une récolte, les revenus sont garantis. J’ai juste à avoir les arbres, ensuite, je peux me relaxer et attendre », rit-il en plaquant les mains derrière sa tête et en étendant ses longues jambes. Les hauts plateaux kényans offrent de bonnes conditions climatiques à cette culture : une altitude élevée et donc une bonne température, deux saisons des pluies par an, un faible besoin d’irrigation et de fertilisants…

Les vingt arbres de Thomas Njoroge lui donnent chacun entre 500 et 2 000 kg de fruits, que l’exportateur avec lequel il travaille, Fair Trade Limited, vient récupérer sur place. Il est payé comptant, au kilo, par l’intermédiaire de M-Pesa – le système kényan de paiement mobile. La rentabilité est bien meilleure qu’avec le café, qui demande beaucoup de soins et dont la cueillette est fastidieuse. « Vous gagnez très peu d’argent, poursuit-il. C’est 50 shillings (43 centimes d’euros) le kilo, mais, si vous déduisez vos dépenses, il ne vous reste que 10 shillings. L’avocat, lui, rapporte beaucoup plus : je gagne 50 shillings par kilo, et, après déduction des frais, il me reste 45 shillings. »

Sur les milliers de petites parcelles de la région (elles font souvent moins de 10 hectares), on cultive toujours pêle-mêle bananiers, papayers, caféiers, plants de maïs et de légumes. Mais Mwaura Morisson explique que « c’est l’avocatqui [lui] fait gagner de l’argent ». « Et comme il ne me demande pas tellement de travail, j’ai le temps pour mes autres cultures. Car il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. » Ses revenus lui ont permis, à la place de son ancienne maison en terre, d’en construire une nouvelle, en ciment. Il en a même bâti une deuxième, à l’extrémité du terrain, pour en tirer des revenus locatifs. « Avec cet argent, on progresse, vous savez, on peut faire des choses, s’acheter ce dont on a besoin », raconte-t-il.

A l’image de ces petits producteurs (qui représentent l’essentiel de la production, les fermes industrielles étant minoritaires), l’avocat a conquis le Kenya. En dix ans, les exportations sont passées de 15 700 tonnes à 75 000 tonnes aujourd’hui, lesquelles représentent l’essentiel de la production, soit une hausse de 400 %. Les autorités, très favorables à cette culture d’export qui fait entrer des devises étrangères, se targuent d’avoir cette année dépassé en production l’Afrique du Sud, où le manque d’eau est récurrent. « Et il reste encore des régions où l’on peut développer l’avocat, vous en verrez encore plus au Kenya dans cinq ans ! », estime Bernard Kimutai, de l’exportateur Fair Trade Limited, qui s’est spécialisé dans le bio et travaille avec 2 500 fermiers.

Une production qui trouve facilement un débouché grâce à l’immense succès que connaît l’avocat en Europe et aux Etats-Unis, ses deux principaux marchés. Les importations de ce fruit vert à la chair crémeuse, vanté pour sa richesse en fibres et en « bons » acides gras, y bondissent chaque année de 15 % et de 12 %, respectivement. Au total, les exportations mondiales de l’avocat ont plus que doublé en dix ans pour atteindre 2,2 millions de tonnes. « Le boom date de sept ou huit ans en Europe [principal débouché de l’avocat kényan] et du début de la décennie 2010 aux Etats-Unis », retrace Eric Imbert, spécialiste de l’économie de l’avocat au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), à Montpellier.

Le fruit, note cet expert, a bénéficié d’importants efforts de marketing, centrés sur ses vertus nutritionnelles, et d’une amélioration des techniques de mûrissage, qui permettent au consommateur d’acheter un avocat à point. L’avenir ? « Aux Etats-Unis, où les budgets de promotion sont très importants, nous avons encore de beaux jours devant nous, notamment sur la Côte est. En Europe, cela dépendra des investissements mis en place », précise-t-il.

Un nouveau marché s’ouvre aussi à l’Est avec la Chine, qui, avec 1,4 milliard d’habitants, fait saliver les pays exportateurs dont… le Kenya. Son président, Uhuru Kenyatta, a même signé, en avril, un accord commercial avec son homologue, Xi Jinping, qui doit permettre d’écouler, à terme, « plus de 40 % de la production nationale », a promis la présidence dans un communiqué.

A Nairobi, les exportateurs sont enthousiastes, même si, contrairement à l’Europe, qui importe de l’avocat frais, la Chine achète uniquement de l’avocat déjà coupé en morceaux et congelé. « C’est une très bonne opportunité, malgré un processus plus complexe », estime Tiku Shah, directeur général de l’exportateur Sunripe, qui possède déjà les équipements requis et travaille notamment avec le français Picard. Même son de cloche du côté de Keitt, un autre important exportateur (le leader, Kakuzi, n’a pas répondu à nos questions), qui « construit actuellement une usine de pointe pour produire, dès 2021, des avocats congelés et de l’huile d’avocat », explique son directeur, Asif Amin.

Sur ce point, Eric Imbert, du Cirad, est plus sceptique. « C’est un marché qui croît de moins de 10 000 tonnes par an, qui se cherche. L’avocat n’est pas encore connu en Chine, où, en général, les végétaux se consomment cuits, il va falloir éduquer le consommateur. » Surtout, explique-t-il, le Kenya n’est pas le pays le mieux placé pour répondre à cette demande très spécifique, qui ne sera à la portée que de quelques acteurs. « Cette technique de congélation ultrarapide, appelée IQF, nécessite des investissements colossaux, qui existent déjà au Pérou dans de grands groupes comme Camposol. Mais on n’est pas du tout dans la logique du Kenya. »

Forte Concurrence

Car, si la progression des volumes y a été remarquable, le Kenya reste, malgré son sixième rang d’exportateur, un acteur modeste du marché mondial. « L’équivalent de la production annuelle est consommé en deux jours aux Etats-Unis pendant le week-end du Super Bowl ! », note avec humour Tiku Shah, de Sunripe. En fait, il arrive loin derrière les grands leaders comme le Mexique, le Pérou ou le Chili, qui, en plus d’exporter des volumes beaucoup plus importants (respectivement 1,2 million, 360 000 et 147 000 tonnes ), s’appuient sur des processus plus industrialisés, et donc plus standardisés. « Ils font de la culture à grande échelle quand nous faisons des petites surfaces, c’est un challenge pour nous d’avoir un produit uniforme, qui puisse rivaliser avec à eux », explique Bernard Kimutai, de Fair Trade Limited. Moins homogène, l’avocat kényan subit ainsi régulièrement une décote sur les marchés. Le jeune agronome rappelle d’ailleurs que « 30 % des avocats kényans ne sont pas exportables en raison de défauts de taille, de forme, ou dus à une mauvaise manipulation ».

Et, après une décennie faste, la compétition a toutes les chances de s’accroître. « La demande est actuellement très forte, note Eric Imbert. Mais il y a des développements phénoménaux en Amérique du Sud, et les marchés vont se complexifier. La concurrence va s’accroître. » Un risque, donc, pour les petits producteurs kényans, de voir cette précieuse manne verte leur échapper.

Plein cadre

20191115-p19-avocat.txt · 最后更改: 2019/11/14 16:17 由 80.15.59.65