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La revanche de la Chine

Répétition d’une parade militaire devant le stade olympique de Pékin, le 21 juillet 2008. MARK RALSTON/AFP

Sylvie Kauffmann

1989-2019, LES RUPTURES D’UN MONDE NOUVEAU 3 | 4

En 2008, Pékin sort de sa réserve et expose sa réussite économique au monde entier à l’occasion des Jeux olympiques. A partir de 2012, Xi Jinping dispute aux Etats-Unis la suprématie technologique, tout en renforçant son pouvoir. La Chine est de retour

Feiyu Xu se souvient très bien où elle était le 08/08/08 à 8 h 08 du soir. Elle se rappelle encore mieux la veille, le 7 août, lorsqu’elle avait eu le privilège d’assister, avant tout le monde, à la répétition de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, dans ce « nid d’oiseau » à nul autre pareil, le stade de Pékin inspiré par l’artiste Ai Weiwei, construit pour l’occasion. Bien sûr, la répétition ne réunissait pas tous ces « 8 », choisis par les autorités pour faire coïncider le début de la cérémonie avec le chiffre porte-bonheur des Chinois. Mais même sans les 8, c’était pour elle, qui vivait en Allemagne depuis seize ans, une expérience très forte ; elle s’était sentie, nous dit-elle aujourd’hui, « profondément touchée » par l’architecture du stade, par le spectacle et par « ses références à la culture chinoise, créatives, magnifiques ».

Ce traitement de faveur, Feiyu Xu l’avait dû au fait d’avoir mis au point, au sein de l’Institut de recherche sur l’intelligence artificielle (DFKI) où elle travaillait, à Sarrebruck, et en partenariat avec l’Académie des sciences chinoise, un prototype de smartphone, le Compass 2008, qui permettrait aux touristes étrangers présents à Pékin pour les JO de traduire directement en chinois leurs questions à un chauffeur de taxi ou à un serveur de restaurant, restaurant que ce smartphone les aiderait, d’ailleurs, à trouver.

C’était il y a onze ans. Cette innovation avait valu à la jeune chercheuse, native de Shanghaï, les honneurs du journal Global Times, la voix du Parti communiste chinois. Les médias nationaux aimaient mettre en valeur des gens comme elle, partis étudier à l’étranger, voire y faire carrière, mais sans couper les ponts avec leur pays, et prêts, à l’occasion, à lui faire bénéficier de leur science. Après les JO, Feiyu Xu a regagné l’Allemagne. Sa trajectoire, d’une certaine manière, est en parfaite harmonie avec celle de son pays : la jeune femme et la Chine post-maoïste ont mûri en même temps. Et l’année 2008 fut, de ce point de vue, une étape importante dans leur évolution.

Professionnellement, Feiyu – « Dr Xu », selon son titre allemand – était alors à mi-parcours. Lorsqu’elle raconte sa vie, cette femme fine et vive, toujours au bord de l’éclat de rire, évoque surtout « la chance » qui, à l’en croire, en jalonne chaque épisode : chance d’être admise en 1987, sans même passer le bac, à la prestigieuse Université Tongji, fondée en 1907 à Shanghaï par des savants allemands ; chance d’y avoir « étudié Kafka », enseigné par des professeurs allemands, car Volkswagen avait une usine pas loin et finançait des chaires à Tongji ; chance d’avoir pu partir faire un master à l’université de la Sarre ; chance d’avoir rencontré, un jour dans un bus, un Allemand qui étudiait la sinologie à l’Université Humboldt et qui l’aborda en chinois, puis lui parla avec passion de la linguistique informatique – non, s’esclaffe-t-elle, elle ne l’épousa pas, elle avait « une face de lune » à l’époque. Elle ignorait ce qu’était la linguistique informatique, « parce que ça n’existait pas encore en Chine », mais l’inconnu du bus devint son ami et lui communiqua sa passion, à tel point qu’elle demanda à changer de master à l’université.

Feiyu Xu venait de pénétrer dans le royaume de l’intelligence artificielle (IA), qu’elle ne devait plus quitter. Elle y consacra sa thèse de doctorat, diplôme décroché en 2007. Mais déjà, dès 1998, en passant l’oral de son master, elle avait été repérée, et aussitôt embauchée par le DFKI, à Sarrebruck. C’est là, toujours la chance, qu’elle rencontre son mari, le chercheur Hans Uszkoreit, lui aussi passionné d’intelligence artificielle. En 2008, au moment où elle se rend à Pékin pour les JO, ses travaux commencent à porter ses fruits. Elle a 39 ans et dirige depuis peu un projet de recherche sur l’analyse quantitative de textes au DFKI.

Une conversion sans précédent

La Chine, elle aussi, est en train de franchir un cap en cette année 2008. La vitesse de son ascension et les taux de croissance de son PIB fascinent le monde entier. Tout particulièrement les Occidentaux, qui s’interrogent. Comment évolueront ces centaines de millions de Chinois sortis de la pauvreté ? Continueront-ils de subir la discipline du parti ? De supporter la corruption ? Deviendront-ils des petits-bourgeois ? Aspireront-ils à plus de liberté ? La classe moyenne émergente demandera-t-elle à participer aux décisions de la cité, voire du pays, comme le suggèrent ces tentatives d’action collective, ça et là, sur la qualité de l’environnement ?

Longtemps, en Europe et aux Etats-Unis, on pose un regard bienveillant et optimiste sur cette Chine qui monte. Le président américain Bill Clinton y croit dur comme fer : l’économie de marché et Internet finiront par apporter la démocratie aux Chinois, affirme-t-il en 2000 dans un discours à l’université Johns-Hopkins, à Washington : en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ce qu’elle fera l’année suivante –, la Chine embrassera « l’une des valeurs les plus chères de la démocratie : la liberté économique ». Le pari est audacieux. Non seulement cette expérience chinoise de conversion du communisme en capitalisme non démocratique est sans précédent, mais le 1989 chinois est à l’exact opposé de celui qu’a vécu l’Europe de l’Est du bloc soviétique : le 4 juin, au moment même où les Polonais faisaient un triomphe à Solidarnosc dans les urnes, à Pékin, place Tiananmen, les chars écrasaient le printemps des étudiants dans le sang. S’il y a une leçon que les dirigeants chinois ont retenue du 1989 européen, c’est celle-ci : ne jamais subir le sort du Soviétique Gorbatchev.

Après la tragédie de Tiananmen, pourtant, la Chine a repris son cours. « 1989 a tué la passion politique des Chinois », nous expliquera, vingt ans plus tard, l’écrivain Yu Hua, l’auteur du livre Brothers (Actes Sud, 2008), dans un café de Pékin. « Après, il ne leur est plus resté que la passion pour l’économie. » Et quelle passion ! Les JO de Pékin, précisément, sont l’occasion de la montrer au grand jour et au monde entier – et d’étaler les réussites qu’elle a engendrées. C’est le moment crucial où l’empire du Milieu tourne la page du profil bas, cette fameuse stratégie mise au point par le père de la réforme, Deng Xiaoping : « Cacher ses capacités et prendre son temps ». En 2008, le temps est venu d’exposer les capacités, que Hu Jintao, le numéro un, habille sous le mot d’ordre d’« harmonie ».

Le 08/08/08, donc, 4 milliards de paires d’yeux convergent, à travers les écrans de la planète, sur le « nid d’oiseau » pour suivre la cérémonie d’ouverture. Mise en scène par le cinéaste multi-primé Zhang Yimou, le réalisateur notamment d’Epouses et concubines, elle est simplement époustouflante de génie, de grâce, de couleurs. Une épopée de 50 minutes pour rappeler ce que quatre mille ans de civilisation chinoise ont apporté au monde : la poudre, l’imprimerie, la boussole… Le XXe siècle, ses tourments et ses errements, le Grand Timonier, la Révolution culturelle et, bien évidemment, Tiananmen sont en revanche soigneusement omis.

Pékin a été nettoyée de fond en comble pour l’événement, les dissidents éloignés, les usines fermées pour réduire la pollution, la circulation allégée : de mémoire de Pékinois, on n’avait pas vu un ciel si bleu depuis des lustres. Des fusées antipluie ont crevé les nuages avant le jour J. Les chauffeurs de taxi ont suivi des cours de maintien – trois mots d’anglais, éviter de cracher. L’équipement informatique des Jeux est assuré sans une fausse note par Lenovo, entreprise chinoise qui a absorbé l’énorme division PC de l’américain IBM trois ans plus tôt. Le message est clair : la Chine est de retour.

Les « Tortues de mer »

C’est pourtant une année compliquée pour le régime. Au Tibet, la révolte des moines et des moniales contre l’oppression de Pékin et la sympathie dont ils jouissent à l’étranger ternissent le passage de la flamme olympique, notamment à Paris, où la réaction musclée de policiers chinois déguisés en sportifs gâche la fête. En mai, un tremblement de terre dévaste une partie du Sichuan et fait plus de 80 000 morts ; c’est la première grosse catastrophe naturelle chinoise à l’heure de l’Internet et les autorités en perçoivent vite les risques, lorsque enfle la polémique sur les écoles mal construites qui se sont effondrées sur les enfants comme des châteaux de cartes. L’artiste Ai Weiwei paiera cher, par sa détention quelques années plus tard, son enquête sur la corruption qui avait abouti à ces constructions défectueuses ; il vit aujourd’hui en exil en Europe. Toujours en 2008, en décembre, quelque 300 dissidents signent la Charte 08, qui demande des réformes démocratiques. Parmi eux, l’écrivain Liu Xiaobo paiera encore plus cher cette audace, par une condamnation à onze ans de prison, dont il ne sortira, malgré son prix Nobel de la paix, que pour mourir d’un cancer en 2017.

Mais en ce mois d’août 2008, c’est l’assurance retrouvée de l’empire du Milieu qui s’affiche, et pas seulement par les 48 médailles d’or remportées par ses athlètes. C’est ce jeune architecte, Wang Hui, prêt à nous assurer que non, il ne prend pas ombrage du fait que ces audacieux bâtiments construits à Pékin pour les JO aient tous été réalisés par des cabinets étrangers : cet art renaît à peine en Chine, où Mao avait supprimé les écoles d’architecture. « Leur présence traduit la volonté de changement du pouvoir », dit-il au contraire. A sa génération à lui, maintenant, de « trouver le moyen de réunir les deux cultures, Chine et modernité ». « Nous aurons notre propre architecture chinoise », promet-il, confiant. Ce sont aussi ces nouveaux designers de mode, impatients de s’affranchir du « postulat Paris-Milan » copié et recopié, en vogue chez les nouveaux riches. « En Europe, vous construisez sur le passé, nous prévient Zhang Da, un styliste qui enseigne alors l’histoire de la mode à l’université de Xian. En Chine, il n’y a pas de continuité, on n’hérite pas de la période précédente, il y a rupture. »

La Chine est l’atelier du monde, mais elle aspire à autre chose. A l’image de ces chercheurs, ces scientifiques, ces savants, qui commencent à revenir des quatre coins de la planète, où ils étaient partis se former. Visionnaire, Deng Xiaoping avait pris le risque d’envoyer quelques milliers d’étudiants à l’étranger. Ils sont désormais des centaines de milliers dans les universités américaines, allemandes, britanniques, australiennes, à absorber tout ce que le modèle occidental peut leur enseigner. Ce mouvement est l’une des clés de la métamorphose chinoise, et surtout de sa progression dans le secteur technologique. L’année 2008 est un tournant dans ce domaine aussi : la crise financière ravage l’économie américaine et impose des coupes sombres dans les budgets de recherche. Cette dynamique descendante à l’Ouest, ascendante à l’Est, favorise le retour de ceux que les Chinois surnomment les « hai gui », les « tortues de mer » : hai, la mer, est aussi l’abréviation d’outre-mer, et gui signifie à la fois « tortue » et « rentrer ».

C’est à ce moment-là que Hong Ding, physicien de 39 ans, titulaire d’une chaire à vie à l’université de Boston, où il coule des jours heureux, reçoit une offre d’embauche de Hongkong. Il a à peine le temps d’y réfléchir que l’Académie des sciences de Pékin lui fait une contre-proposition. Cela fait dix-neuf ans qu’il est aux Etats-Unis, où il est arrivé sans même parler un mot d’anglais, étudiant désillusionné par les événements de Tiananmen ; il a même pris la nationalité américaine. Mais la National Science Foundation a réduit ses subventions, et Pékin lui promet tout ce dont il aura besoin : avec l’accord de sa femme, chinoise comme lui et ingénieure dans le numérique à Boston, il saute le pas ; la famille rentre.

Nous le rencontrons l’année suivante dans son bureau de l’Institut de physique de l’Académie des sciences à Pékin. « Je me sens chez moi, parfaitement à l’aise, dit-il. Je suis chinois, je connais la culture. » Il ne dédaigne pas le terme « patriotique » pour l’ambition scientifique qu’il affiche pour son pays. Son institut est ce qu’il y a de mieux en Chine en physique, assure-t-il : « J’ai l’impression d’être aux Bell Labs d’AT & T il y a vingt ans. »

Chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria), Stéphane Grumbach dirige alors un laboratoire sino-français d’informatique à Pékin et observe les postes dirigeants des institutions scientifiques autour de lui, attribués les uns après les autres à ces « tortues de mer ». « Beaucoup, prédit-il alors, va dépendre de la capacité de la Chine à maintenir ce mouvement de retour. » Il juge indispensable de progresser « dans la culture scientifique, la déontologie, l’encouragement des chercheurs qui ont des idées intellectuelles fortes », mais voit aussi éclore « un débat intellectuel passionnant » dans ces milieux scientifiques. « Si la Chine décolle technologiquement, prévoit-il, ça changera la donne en Occident. »

« Besoin de plus d’esprit critique »

C’est visiblement le calcul que font les dirigeants de Pékin, désormais prêts à afficher leur puissance. Expert de la Chine, à laquelle il a consacré plusieurs livres, François Godement est stupéfait, en 2009, par l’ampleur de la parade militaire du 60e anniversaire de la naissance de la République populaire de Chine : « une exaltation de l’armée sans précédent », résume-t-il. Le long du parcours, une arche marque chaque année d’humiliation depuis la première guerre de l’opium (1839-1842) : 169 au total. Ça y est, l’humiliation est lavée. Pour Godement, la période qui suit, avec une guerre de succession au sommet, marque un retournement complet, tandis que les économies occidentales se débattent dans la crise financière. Xi Jinping prend la tête du PCC en 2012 puis, en 2013, celle de l’Etat, et ne va cesser de renforcer son pouvoir et le contrôle de la société. Les dernières illusions occidentales tombent. Le modèle chinois est bien un modèle autoritaire. Différent du modèle soviétique, différent de la Chine maoïste, mais autoritaire.

Elles sont loin, les médailles d’or olympiques. La puissance chinoise est économique, commerciale, militaire, elle se déploie à travers les « nouvelles routes de la soie ». Elle se doit aussi d’être technologique ; tous les dirigeants, depuis Deng, ont valorisé l’innovation scientifique et technologique. La révolution numérique permet à Xi Jinping d’aller plus loin. Son grand bond en avant à lui, ce sont les technologies du futur, en priorité l’IA et l’information quantique. Avec des moyens colossaux. Il en a fixé les objectifs dans un plan de développement national de l’IA en 2017 et dans son plan « Made in China 2025 ».

C’est dans ce contexte que Feiyu Xu, la jeune femme des JO de Pékin, se transforme, à son tour, en « tortue de mer ». Elle reçoit régulièrement des propositions pour rentrer au pays, mais elle est trop occupée pour les examiner. Un jour de 2016, elle vient d’arriver à Tenerife, en Espagne, pour deux semaines de vacances avec son mari lorsque son téléphone sonne : c’est le « CTO » (Chief Technology Officer) de Lenovo. Lenovo, qu’elle a connu aux JO, l’une des plus belles entreprises chinoises mondialisées, spécialisée dans la « transformation intelligente », lui propose de diriger son tout nouveau laboratoire de recherche en intelligence artificielle à Pékin. La chance qui colle à la peau du « Dr Xu », cette fois, c’est Lenovo qui en bénéficie : « J’étais en vacances, donc j’avais deux semaines pour réfléchir, les rappeler, en discuter avec mon mari. » A la fin des vacances, leur décision est prise : ils déménageront à Pékin l’année suivante, en 2017. « J’ai toujours pensé que je retournerais travailler en Chine, nous dit-elle, que je ferai bénéficier la Chine de mon expérience. »

Aujourd’hui, elle est vice-présidente du groupe Lenovo et dirige un laboratoire de 200 chercheurs, dont 85 % ont moins de 40 ans ; ils viennent de 92 universités différentes à travers le monde. Seuls deux ne sont pas chinois – un Mexicain et un Iranien. Nous la cueillons à un passage à Rome, où elle participe à une réunion de direction avec le comité exécutif du groupe. Elle a l’air comme un poisson dans l’eau. Sa passion pour l’intelligence artificielle a pris une nouvelle dimension : celle d’un pays de 1,5 milliard d’habitants, source inépuisable de données. Et qui, d’après elle, a cruellement besoin d’applications de l’IA pour pouvoir vivre normalement, précisément en raison de la taille de sa population.

A Pékin, il lui arrive de mettre une heure et demie pour aller à son bureau, un trajet qui lui prenait 12 minutes à Berlin : l’IA, elle en est sûre, peut favoriser des solutions. « Seule la technologie peut apporter aux Chinois des niveaux de vie comparables aux vôtres, plaide-t-elle. En Occident, la Chine fait peur, mais vous devriez avoir pitié de ses habitants : grâce à l’IA, ils pourraient avoir moins d’embouteillages, moins de pollution ! » Un milliard et demi de Chinois, « et pourtant, note Feiyu Xu, la Chine a besoin de plus de gens pour créer des idées, elle a besoin de plus d’esprit critique. C’est la base de la science : la pensée créative, critique, “out of the box”. Cela dit, il y a de plus en plus de jeunes qui ont des idées ». Subtilement, le « Dr Xu » met ainsi le doigt sur un aspect crucial de la compétition pour la suprématie technologique entre la Chine et les Etats-Unis : quels que soient les moyens financiers déployés, au bout du compte, même en IA, la bonne vieille matière grise, bien faite et pas seulement bien pleine, « le talent », comme on dit dans le numérique, est déterminante.

« Le match n’est pas fini »

Un livre, aussitôt devenu best-seller, a jeté un pavé dans la mare techno-géopolitique en 2018 aux Etats-Unis : AI Superpowers : China, Silicon Valley and the New World Order, paru en France cette année (I.A. La Plus Grande Mutation de l’histoire, Les Arènes, 384 pages, 20 euros). Son auteur, Kai-Fu Lee, un Américain né à Taiwan, lui-même un pionnier de l’IA passé par Google et aujourd’hui capital-risqueur en Chine, affirme que l’IA est passée de l’âge de la découverte, où les Etats-Unis menaient, à l’âge de l’exécution, où la Chine jouit d’« avantages structurels ». D’ici dix ans, parie-t-il, la Chine aura dépassé les Etats-Unis.

« Bullshit », nous rétorque l’ancien premier ministre australien Kevin Rudd, excellent connaisseur de la Chine. Certes, fait-il valoir, les Chinois profitent d’une source massive de données, de l’absence de législation protégeant la vie privée, de très bons procédés d’apprentissage automatique et parviennent à multiplier les avancées technologiques, « mais les Etats-Unis conservent une avance considérable en IA ». Cela dit, si le vol et le plagiat étaient courants dans la high-tech chinoise il y a dix ans, la situation est différente aujourd’hui, observe Kevin Rudd : « Leur effort d’adaptation est gigantesque. Cela peut-il aboutir à une percée majeure en termes d’innovation ? La question est ouverte. »

Une autre question est ouverte, beaucoup plus troublante : finalement, serait-il faux de croire que la libre circulation des idées est indispensable à l’innovation ? « Il n’y a pas de doute, nous répond Graham Allison, auteur de Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? (Odile Jacob, 416 pages, 29,90 euros). Cela va à l’encontre de mes convictions mais si l’objectif est d’avancer sur l’IA, un Etat autoritaire présente beaucoup d’avantages. » Ce qui conduit Graham Allison à pousser plus loin le questionnement : « Quelle est la stratégie des sociétés libres pour être compétitives avec des sociétés de régimes autoritaires qui se révèlent capables de telles performances ? Je pense que le match n’est pas fini. »

Ces interrogations empêchent aussi parfois de dormir Barry Rosen, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), avec ce constat : « Les Etats libéraux, qui devraient avoir un avantage, ont construit un monde libéral dans lequel les Etats illibéraux ont un avantage. » George Soros, lui, a tranché. Dans un discours profondément dystopique prononcé à Davos en janvier, le milliardaire philanthrope a averti du « danger mortel posé aux sociétés par les instruments de contrôle que le machine learning et l’IA peuvent mettre entre les mains des régimes répressifs », en s’empressant de nommer la Chine.

Le 1er octobre, Pékin a fêté les 70 ans de la République populaire, de nouveau avec une gigantesque parade militaire. François Godement a, encore une fois, été impressionné – « pas tant par l’équipement militaire exposé que par les portraits de Xi et cette nouvelle chorégraphie stalinienne qui officialisent le culte de la personnalité ». Xi Jinping est aujourd’hui le plus puissant leader chinois depuis Mao.

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