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Les souffrances des animaux exportés d’Europe

Image issue d’une vidéo filmée en caméra cachée dans un abattoir marocain en 2017. ANIMALS INTERNATIONAL

Mathilde Gérard

Des vidéos révèlent les mauvais traitements subis par des bêtes envoyées vers le pourtour méditerranéen

Que deviennent les animaux que nous exportons ? Vendredi 15 novembre, l’association Welfarm diffuse des images jusqu’alors inédites, tournées par l’organisation Animals International au Maroc, en Tunisie et au Liban, montrant des bovins français soumis à des mauvais traitements, en violation des réglementations française et européenne. Les exportations d’animaux vivants font l’objet de campagnes récurrentes des ONG qui dénoncent les longs trajets dans des camions ou navires « poubelles ».

Ce qui attend les animaux qui traversent les frontières de l’Union européenne « échappe totalement aux regards », s’alarme Welfarm, qui adresse une lettre, vendredi, au premier ministre français, Edouard Philippe, cosignée avec cinq associations – Compassion In World Farming (CIWF), L214, Eurogroup for Animals, la Fondation droit animal (FDA), et la Fondation Brigitte Bardot. Celles-ci demandent au gouvernement de légiférer pour interdire l’export d’animaux vers les pays qui ne peuvent pas garantir le respect des normes européennes.

Des images filmées en caméra cachée par Animals International dans un abattoir marocain en 2017 montrent une vache de réforme (ancienne vache allaitante) française, identifiée grâce à sa boucle comme venant d’un élevage de l’Ain, piétiner au milieu de cadavres gisant au sol.

« Horrifique »

Parce que cette vache âgée est plus grosse que les autres bêtes traitées dans cet abattoir, elle est sortie et laissée en plein soleil, sans eau. A la fin de la journée, elle n’a plus la force de résister. « J’ai visité de très nombreux abattoirs dans le monde, mais ce que j’ai vu ce jour-là est l’abattoir le plus chaotique et horrifique que j’ai vu », commente Gabriel Paun, directeur de la branche Europe d’Animals International et auteur de cette enquête.

Dans une autre séquence filmée en 2018 au Liban, on voit un taureau ardennais suspendu par une patte, contrairement à ce que prévoient les règles de l’Organisation mondiale pour la santé animale (OIE), et un abatteur lui enfoncer les doigts dans les yeux, avant de l’égorger sans qu’il soit immobilisé. L’animal balance sa tête et reçoit plusieurs coups de couteau, alors que les normes de l’OIE stipulent que la perte de connaissance doit intervenir en une seule saignée.

« Une fois le sabot posé sur un cargo, ces animaux disparaissent des radars, s’indigne Adeline Colonat, responsable de la campagne contre l’export d’animaux vivants de Welfarm. On n’est pas dans la critique de ce qui se fait dans ces pays mais de l’hypocrisie de la France, qui exporte des animaux en toute connaissance de cause car il n’y a pas de contrôles dans les pays d’arrivée. » Pour Gabriel Paun, les exportations d’animaux vivants « montrent l’industrie de la viande sous son pire visage. C’est de la souffrance inutile et sur une très large échelle ».

En 2018, la France a exporté 2,5 millions d’animaux vivants, principalement au sein de l’Union européenne (Espagne et Italie notamment), selon les statistiques du ministère de l’agriculture. Les exportations vers des pays tiers, essentiellement sur le pourtour méditerranéen, sont minoritaires (près de 100 000 animaux en 2018), mais le marché est en hausse, les importations de ces pays ayant doublé en six ans. L’Algérie, par exemple, a importé plus de 50 000 bovins français en 2018, le Maroc est passé de 4 000 têtes en 2012 à 11 000 en 2017, tandis qu’Israël est un tout nouveau marché pour l’élevage français, qui y a envoyé 17 000 agneaux entre février et juin 2019. L’ensemble des vingt-huit Etats membres de l’UE ont exporté, l’an dernier, 3 millions de bovins et ovins vers des pays tiers.

« On a de fortes variations de volumes d’une année sur l’autre, avec parfois des fermetures brutales de marchés, détaille Germain Milet, chef de projet conjoncture viande bovine à l’Institut de l’élevage. Chaque pays est un cas particulier. Le Maroc et la Tunisie, par exemple, ont la volonté de développer leurs filières bovines locales, de la naissance à l’abattage. Mais ponctuellement, ils peuvent ouvrir leur marché soit directement à de la viande, quand il y a un besoin urgent, soit à des animaux vivants, quand la demande est moins urgente. »

Pour les importateurs, l’intérêt de faire venir des animaux plutôt que des carcasses est multiple : « Leur objectif est de conserver des emplois et de la valeur ajoutée locale, en faisant travailler les engraisseurs, les abatteurs, explique M. Milet. Si on fait venir de la viande prête à consommer, elle va directement du port au supermarché. » L’importation d’animaux vivants permet également de valoriser le « cinquième quartier » (les peaux pour le cuir, les viscères…) et de maîtriser le système d’abattage, en marketant la viande comme « locale ».

Responsabilité des vétérinaires

Les exportateurs, eux, y trouvent des débouchés pour des animaux pour lesquels ils n’ont pas de filière structurée. La France exporte ainsi massivement (plus d’un million par an) les broutards, les veaux mâles sevrés issus des élevages laitiers. Mais, en vendant leurs animaux à un intermédiaire, les éleveurs n’ont pas toujours connaissance du sort qui attend les bêtes.

« Dans le Limousin, il y a une filière “veaux d’Italie” connue, via laquelle les animaux sont envoyés dans la plaine du Pô pour être engraissés, raconte Guillaume Betton, éleveur dans la Creuse. Mais les éleveurs peuvent aussi vendre à des coopératives, des grossistes, des centres d’engraissement… qui eux-mêmes revendent à des tiers. » Pour l’agriculteur, qui a pu visionner les images filmées par Animals International, « ces images choquantes illustrent les dérives de l’industrialisation, qui chosifie les animaux, et en font une matière première sur laquelle on spécule. »

Alexander Rabitsch, vétérinaire autrichien en Carinthie, a effectué pendant quatorze ans des inspections sur les transports d’animaux vers l’étranger, et insiste sur la responsabilité des vétérinaires dans les envois vers des pays ne respectant pas les réglementations européennes : « Outre l’état de l’animal et la feuille de route de transport, le vétérinaire doit s’assurer que l’animal ne sera pas soumis à des souffrances inutiles dans le pays de destination. S’il est avéré qu’un pays enfreint les règles élémentaires de protection animale, le vétérinaire doit refuser de signer l’autorisation de sortie. Autrement, il se rend complice de mauvais traitements. »

C’est selon ce principe que des vétérinaires allemands ont bloqué des départs de camions de bovins vers l’Ouzbékistan en février 2019. Le Land de Bavière a quant à lui interdit, en mars, les exportations d’animaux vers dix-sept pays tiers, tant qu’ils ne peuvent prouver qu’ils répondent aux standards allemands de bien-être animal.

En février, le Parlement européen, constatant que l’abattage dans certains pays tiers engendre « des souffrances aiguës et prolongées », a appelé la Commission européenne « à favoriser, lorsque cela est possible, une transition vers le transport de viande ou de carcasses, plutôt que d’animaux vivants ». A l’échelon français, le ministère de l’agriculture répond qu’une telle transition nécessite « une réflexion approfondie entre acteurs publics et privés » et soulève la question « des équilibres économiques, en premier lieu pour les éleveurs ». Le ministère rappelle que « la France s’est impliquée pour qu’un observatoire des normes internationales, y compris sur le bien-être animal, placé au sein de l’OIE, puisse être créé. »

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