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Brian Fong « A Hongkong, la seule option proposée par la Chine est de renforcer l’Etat policier »

Affiche, 2019, Hongkong. ANONYME

Le mouvement de protestation à Hongkong a été source d’inspiration pour les graphistes de la ville. Les affiches créatives et emblématiques qui ont fleuri sur les murs traduisent les idées, les sentiments et l’atmosphère de la rue, tout en renseignant sur les détails des grèves, manifestations et rassemblements, avec une réactivité étonnante. Etant donné les risques encourus, les artistes ne signent pas leurs œuvres. Le recours à l’obscénité « Fuck the Popo » sur l’affiche (« Popo » désignant la police en argot local) et les slogans en chinois – « police noire » (corrompue), « non à l’extradition » – reflètent la tension croissante qui règne dans les rues de Hongkong.

Propos Recueillis Par Brice Pedroletti

Selon le politiste, Pékin ne se résout pas aux décisions qui pourraient mettre fin à la contestation, déployer son armée ou accepter les revendications

HONGKONG - envoyé spécial

Politiste à l’Université de l’éducation, à Hongkong, le chercheur hongkongais Brian Fong a étudié le « mouvement des parapluies », en 2014, puis l’émergence des partis localistes, avant de s’intéresser à la vague de protestation qui secoue Hongkong depuis juin 2019.

Comment comprendre le mouvement actuel, à l’aune du concept par lequel vous désignez Hongkong : une « stateless nation », une nation sans Etat ?

Il faut partir du postulat selon lequel les Hongkongais forment une nation sans Etat qui se bat pour son autonomie. Ce que j’appelle la « révolution de l’eau » [en référence à « Be Water » (« soyez comme l’eau »), le mode d’action des manifestants inspiré de la star de kung-fu Bruce Lee] ne peut s’expliquer que dans ce plus large contexte, comme le dernier chapitre d’un combat continu pour l’autonomie. Elle a été déclenchée par le projet de loi d’extradition vers la Chine, vu comme une atteinte à l’autonomie. Pour de nombreux Hongkongais, tant qu’un gouvernement et un Parlement autonomes élus par le peuple ne représentent pas pleinement leur volonté, le projet de loi sur l’extradition et toute autre tentative visant à saper l’autonomie de Hongkong sont toujours susceptibles de revenir.

Quelles sont les options chinoises face à la contestation hongkongaise ?

Face à la « révolution de l’eau », la Chine dispose de trois options. L’une, radicale, consisterait à déployer son armée pour écraser le mouvement. A l’opposé, la deuxième serait de faire des concessions plus ou moins importantes. Le retrait du projet de loi sur les extraditions vers la Chine, le 4 septembre, ayant été perçu comme insuffisant par les manifestants, il pourrait s’agir de remplacer la chef de l’exécutif, Carrie Lam, d’autoriser une enquête indépendante sur les violences policières, d’accorder à ceux qui ont été arrêtés une forme d’amnistie et, enfin, d’introduire des réformes constitutionnelles menant au suffrage universel – c’est-à-dire répondre aux cinq demandes des contestataires.

A l’heure actuelle, la Chine n’a aucune raison de recourir à l’une ou l’autre de ces options extrêmes. Le déploiement de l’Armée populaire de libération chinoise (APL) mettrait en danger le statut financier de Hongkong, source majeure de capital pour l’économie chinoise. Hongkong est le premier contributeur d’investissements directs étrangers en Chine (environ 71 % en 2018). La ville est aussi la place de marché offshore la plus importante pour les sociétés chinoises, avec plus d’un millier d’entre elles qui y sont cotées. C’est en outre leur principale plate-forme offshore d’émissions d’obligations. L’intervention de l’APL serait en quelque sorte l’« option nucléaire », avec des conséquences beaucoup trop graves pour la Chine.

Comme Pékin n’est pas prêt non plus à faire d’importantes concessions, la dernière option, qui est la stratégie actuellement suivie, est de renforcer l’Etat policier, c’est-à-dire la répression, en brutalisant de manière indiscriminée les manifestants, en les emprisonnant et en les jugeant pour dissuader les Hongkongais de poursuivre le mouvement.

La décision issue du plénum du comité central du Parti communiste, fin octobre, a confirmé cette approche, au moins dans le court terme. Les conséquences ont été immédiates : la police a aussitôt usé de tactiques plus agressives et le gouvernement a annoncé le déploiement d’une nouvelle unité des forces spéciales de 80 hommes, issue des escadrons spécialisés dans les émeutes carcérales. Les références croissantes en Chine à la mise en œuvre de l’article 23 [qui punit la sécession, la sédition et la trahison, mais n’a jamais été appliqué en raison d’une forte opposition populaire] procèdent du même élan.

Cette stratégie, qui dure depuis plusieurs mois, n’est cependant pas très efficace. Malgré plus de 3 000 arrestations, la « révolution de l’eau » est encore robuste et bénéficie d’un large soutien local et international. Pour Pékin, c’est un casse-tête. Le pouvoir se trouve à court d’outils pour endiguer le mouvement de contestation. A la longue, il n’est donc pas exclu que la Chine accepte de faire davantage de concessions, en remplaçant Carrie Lam. C’est une option déjà utilisée depuis la rétrocession [le 1er juillet 1997] : le chef de l’exécutif Tung Chee-hwa avait ainsi été remplacé avant le terme de son deuxième mandat [en juin 2005], à la suite des manifestations de 2003. Leung Chun-ying, dit « CY Leung » (2012-2017), a lui aussi été lâché après le « mouvement des parapluies » de 2014 : il n’a pas fait de second mandat. Pékin attend le bon moment car, s’il cède au plus fort des manifestations, celles-ci pourraient s’amplifier, dans la mesure où le prochain chef de l’exécutif ne sera toujours pas élu, le suffrage universel n’ayant jamais été accordé aux Hongkongais. De ce point de vue, la résilience de la contestation, que les sondages sur le soutien des Hongkongais au mouvement confirment, est très gênante.

Les violences commises par des manifestants, notamment à l’encontre de commerces chinois, ne commencent-elles pas à indigner une partie des Hongkongais ?

Il y a eu certes le cas d’un homme auquel un manifestant a mis le feu. C’est un incident isolé, il est difficile de généraliser. Même dans mon entourage, pourtant favorable à la contestation, certains émettent des réserves face au vandalisme visant les enseignes chinoises. Mais ce mouvement a pour particularité d’être doté d’un mécanisme d’autocorrection assez solide : lorsque des excès se sont produits, des débats sur le forum LIHKG, le site Web communautaire du mouvement, ont lieu et, souvent, des mesures correctives sont prises. Les manifestants savent ajuster leur comportement, même si cela ne satisfait pas les personnes les plus conservatrices de la société. Le mouvement se doit d’éviter les réactions disproportionnées et rester largement non violent afin de ne pas donner de prétexte à la Chine et au gouvernement pour accroître la répression.

Lors du « mouvement des parapluies », plus personne n’était d’accord sur la stratégie à suivre. Les Hongkongais en ont tiré la leçon qu’il leur fallait rester unis. Le principe qui a été cette fois établi est de ne pas se diviser, malgré les différences entre les participants pacifiques et ceux qui sont sur le front : tous œuvrent au même objectif. Ces caractéristiques expliquent le large soutien dont le mouvement continue de bénéficier.

Enfin, l’autre facteur favorable réside dans l’appui international issu du contexte géopolitique actuel, très différent de celui qui prévalait il y a cinq ans et qui avait poussé les Etats-Unis à s’abstenir de soutenir le « mouvement des parapluies ». Aujourd’hui, avec le contexte de nouvelle guerre froide lancée par le président américain, Donald Trump, les préoccupations des Etats-Unis, mais aussi du Japon, face à l’expansion chinoise confèrent au mouvement un retentissement global. Le passage au Congrès américain d’une « loi sur les droits de l’homme et la démocratie à Hongkong » est à cet égard très significatif. Les manifestants sont d’ailleurs plus enclins à sensibiliser la communauté internationale. Pékin se retrouve donc face à un dilemme. C’est une guerre d’usure et, si le mouvement perdure, la Chine devra se résoudre à de nouvelles concessions. A ce stade, elle tente encore de maintenir la pression policière.

Quel est l’enjeu des élections des conseils de district, prévues le 24 novembre ?

Les conseils de district ont très peu de pouvoir dans le système politique de Hongkong, mais ils sont les seuls à dépendre entièrement du suffrage universel. Ces élections peuvent donc être l’occasion d’un signal fort, sous la forme d’un vote de protestation contre le gouvernement et Pékin. Si leur date est maintenue, tout porte à croire que les partis progouvernementaux et prochinois vont subir une large défaite. Jusqu’alors, ce camp avait toujours remporté les élections, grâce à leur capacité de mobiliser de grosses ressources financières et en personnel. Si ce vote de protestation est massif, le mouvement pourrait en ressortir renforcé. Si ces élections devaient être reportées, il risque également de redoubler d’intensité. Pour Pékin, c’est, là encore, compliqué de jouer la bonne carte.

L’opposition parlementaire « pandémocrate » est-elle en phase avec le mouvement, ou est-elle dépassée ?

Les pandémocrates sont dans une situation embarrassante. D’abord, ils n’ont pas organisé ce mouvement – ce sont des jeunes qui en sont à l’origine. Ils n’en ont pas non plus le contrôle. Quant aux manifestants, ils n’ont pas vraiment besoin des partis politiques. Ce mouvement ne cherche pas à négocier, tout simplement parce qu’il n’y a rien à négocier. Car, pour cela, il faudrait que Pékin introduise des réformes menant au suffrage universel. Ce serait alors au tour des partis politiques de débattre des différentes modalités. Mais la Chine n’est absolument pas disposée à un tel degré de concession.

Le camp progouvernemental suit une ligne dure. Il ne craint donc pas de se mettre à dos les manifestants ?

C’est plus compliqué que cela. Il ne s’agit pas d’un groupe homogène. D’un côté, il rassemble le camp probusiness, au début opposé à la loi d’extradition, dont les hommes d’affaires, avec les bureaucrates, constituent le véritable establishment de Hongkong. Et, de l’autre, il intègre le camp dit des « gauchistes » traditionnels, plus directement contrôlé par le Parti communiste, comme les membres du parti DAB (Democratic Alliance for the Betterment and Progress of Hong Kong), le premier parti politique au Parlement, ou de la HTU (Hong Kong Federation of Trade Unions). Les « gauchistes » constituent en fait une minorité.

Une partie du camp probusiness, comme le Parti libéral dont les dirigeants sont en faveur d’une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, continue de garder ses distances avec le gouvernement. Il faut savoir aussi que les riches Chinois installés à Hongkong sont là pour protéger leur patrimoine, ils n’avaient pas non plus envie d’une loi d’extradition et d’un contrôle plus étroit de Pékin – même les « capitalistes rouges ». Soutenir le projet de loi sur les extraditions a été une grosse erreur de calcul de la part de la Chine. Cela lui a fait perdre la confiance des Hongkongais, mais aussi des hommes d’affaires qui étaient leurs partenaires de coalition. Bref, ils ont saboté leur propre « front uni », c’est-à-dire les alliés de circonstance qu’ils s’étaient faits. Comment comprendre une telle décision ? La réponse, c’est l’overreach, l’excès d’ambition : Pékin pousse trop loin ses pions, à Hongkong comme dans le reste du monde, parce qu’il a trop confiance dans sa capacité à contrôler.

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