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En première ligne, Philippe fuit l’ombre de Juppé

Olivier Faye Et Alexandre Lemarié

Le premier ministre veut éviter l’image de fermeté adoptée par son mentor il y a vingt-quatre ans

Le froid et la paralysie ont gagné tout le pays en cette fin d’année 1995. Trains à l’arrêt, embouteillages monstres, manifestations… Edouard Philippe, jeune élève de l’ENA de 25 ans, est en stage à la préfecture de l’Aude, à Carcassonne. Il observe depuis ce poste reculé la colère qui s’abat contre le projet de réforme des retraites du premier ministre, Alain Juppé. Le stagiaire Philippe n’est plus rocardien mais pas encore juppéiste. Cela viendra en 2002. Il soutient malgré tout sans réserve le projet de suppression des régimes spéciaux.

Une ambition que la foule des protestataires enverra dans le décor en tout juste trois semaines. Cette foule revient frapper, le 5 décembre, à la porte de Matignon. Vingt-quatre ans plus tard, et pour les mêmes raisons. « La France a beaucoup changé entre 1995 et aujourd’hui », veut (se) convaincre Edouard Philippe, entre deux souvenirs de cette époque. C’est à lui, désormais, d’apporter sa pierre à l’édifice des retraites que les différents pouvoirs de droite et de gauche bâtissent bloc à bloc depuis trois décennies. Edouard Balladur, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, François Fillon et Jean-Marc Ayrault ont traversé avant lui cette épreuve du feu qui, selon l’expression fameuse de Michel Rocard, « a de quoi faire sauter plusieurs gouvernements ».

« Le président a demandé au premier ministre de porter la réforme », répète-t-on à l’Elysée. Comme pour rappeler que c’est lui, et pas Emmanuel Macron, qui endossera le coût politique d’un éventuel abandon. « Edouard Philippe joue sa responsabilité. S’il faut faire un reset [réinitialisation], ça passera par lui », souligne un intime du chef de l’Etat.

Tout ça pour un projet qui n’était pas « son » projet à l’origine… Plutôt que l’instauration d’un régime universel à points – promesse du candidat Macron en 2017 –, l’ancien maire du Havre défendait il n’y a pas si longtemps l’idée d’un relèvement de l’âge légal du départ à la retraite. Un classique de la droite, qui permet de réaliser des économies sans fioritures. Dans le programme de son ancien « patron » Alain Juppé – candidat à la primaire de la droite, en 2016 – ce nouvel âge était fixé à 65 ans.

« Réussir l’accouchement »

Avant l’été, le locataire de Matignon a donc abandonné pour un temps sa prudence de Normand. La question d’un report est « légitime », juge-t-il publiquement, en mars. Emmanuel Macron, pourtant, avait promis de ne pas toucher à la borne d’âge des 62 ans. « Il y a du bruit sur la ligne », s’agacent alors les macronistes originels. Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire à la réforme des retraites, menace de démissionner. Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT – un des seuls soutiens potentiels de la réforme parmi les syndicats –, s’irrite.

Le boxeur Philippe range les gants. Il reculera aussi, en juillet, après avoir tenté en vain d’imposer des mesures d’économie à court terme au projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2020. « C’était une dure défaite de Matignon », souligne un familier de la Macronie.

Septembre arrive. Tout est oublié. Le chef du gouvernement veut maintenant être celui qui fera passer les 42 régimes de retraite dans l’entonnoir du régime universel. « Le premier ministre s’est emparé de la réforme. Il veut être celui qui va réussir l’accouchement », assure un proche. L’ardeur réformatrice reste un marqueur de droite, après tout. « En privé, il nous répète : “Il faut mener absolument cette réforme. Si on ne le fait pas, personne ne le fera !” », témoigne un ministre. « On ne lâche rien ! Nous devons passer un message de grande détermination. Nous sommes engagés là-dessus », lance-t-il aux députés de la majorité, le 26 novembre, dans le huis clos de l’Assemblée nationale. Un discours de combat à usage interne qui tranche avec le ton plus prudent utilisé en public.

Gommer toute aspérité

Contrairement à Emmanuel Macron, il veille à ne pas braquer ou cliver en utilisant une parole qui fâche. « On ne fait pas cette réforme la bave aux lèvres », dit-on à Matignon. Lors d’un débat à Pau, mi-novembre, le chef du gouvernement gomme toute aspérité. « Il est extrêmement prudent et fait attention à chaque mot, note un responsable de la majorité. Il ne veut pas jouer la provocation car il sait que la situation est très fragile sur le plan social. »

Il ne sera pas dit que le premier ministre est « droit dans ses bottes », contrairement à Alain Juppé, en 1995. Ni que cet héritage lui pèse, d’ailleurs. « Je ne suis pas scarifié, pas tétanisé », jure M. Philippe. « Ce ne sont pas les mêmes, ce n’est pas la même époque », veut convaincre un proche. Dans l’imaginaire public, le nom de l’ancien directeur général de l’UMP reste pourtant accolé à celui de l’ex-maire de Bordeaux. « Le premier ministre est un grand brûlé collatéral, du fait de sa filiation juppéiste », observe Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP.

Le 27 novembre, dans une allocution prononcée à l’issue du conseil des ministres, le locataire de Matignon cherchait à arrondir les angles avec les syndicats en se disant « ouvert à la discussion » et à un possible report de la mise en place du nouveau système. « Le premier ministre est très attaché aux périodes de transition », souffle une source au fait des négociations. Début novembre, il avait recadré Jean-Paul Delevoye lorsque ce dernier s’était aventuré à fermer la porte à une application de la réforme aux seuls nouveaux entrants sur le marché du travail. La fameuse « clause du grand-père », aujourd’hui mise de côté.

Son entourage reconnaît que le premier ministre se montre « plus prudent » que M. Macron dans ce dossier. L’enjeu n’est pas le même pour l’un et l’autre ; le premier est sur un siège éjectable, quand le second a les yeux rivés sur sa réélection, en 2022. « Edouard sait qu’il joue sa place, confie un de ses proches. Il a conscience que la société peut se bloquer sur cette réforme car les retraites, c’est un patrimoine pour les Français. »

« Il regarde bien la planche avant d’y mettre le pied, ajoute un de ses partisans. Il est dans le consensus politique. Pour lui, une bonne réforme, c’est une réforme qui se fait. » Et qui tient compte des enjeux comptables. « Il n’y a pas d’un côté la cathédrale qui donne du sens et de l’autre les chiffres qui plombent », cingle un proche à l’adresse de ceux qui rejettent l’idée de réaliser des économies.

Plutôt remonté, un macroniste de la première heure dépeint pour sa part un premier ministre frileux, plus soucieux de l’équilibre des finances que de l’édification d’un nouveau système. « Il ne faut pas se laisser endormir, nous devons maintenir l’élan lancé par le président, estime cette source. Comme on a un pôle de conservatisme à Matignon, le côté disruptif s’émousse un peu. »« Ils ne sont pas à des années-lumière non plus avec le président », tempère un visiteur régulier de l’Elysée. De fait, l’un et l’autre n’ont pas envie de voir ressurgir des images douloureuses pour le pouvoir, par exemple celles d’une France à l’arrêt. Des souvenirs qui leur rappelleraient un peu trop le long automne 1995.

20191204-p11-philippe.txt · 最后更改: 2019/12/04 10:01 由 82.251.53.114