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Ao Yun, la folle aventure chinoise de LVMH

La mécanisation étant impossible, les parcelles sont vendangées à la main. FRED DUFOUR/AFP

Marie-Béatrice Baudet

Depuis 2013, le groupe de luxe élabore un vin rouge haut de gamme produit dans la province du Yunnan. Si l’objectif de qualité semble atteint, les incertitudes restent nombreuses

Le projet est si rocambolesque qu’il aurait pu inspirer Joseph Conrad ou Robert Stevenson. Tout commence en 2008, lorsque Bernard Arnault décide de lancer son groupe, LVMH, dans une aventure plutôt périlleuse : la création d’un grand nectar en Chine. Un vin rouge aussi délicat et élégant que le prestigieux Château Cheval Blanc, dont l’entreprise, numéro un mondial du luxe, est propriétaire au cœur du vignoble bordelais.

Ao Yun, le nom choisi pour ce cru du bout du monde, incarne le rêve à lui tout seul. Il signifie « vol au-dessus des nuages » et renvoie à la beauté abrupte des paysages où les vignes ont été plantées, sur les contreforts de l’Himalaya, à plus de 2 200 mètres d’altitude. Un terroir improbable, aux portes du Tibet, sélectionné par le célèbre œnologue australien Tony Jordan (aujourd’hui décédé) qui arpenta les provinces chinoises pour LVMH pendant deux ans, de 2008 à 2010, allant jusqu’à se déplacer à dos de mulet sans jamais se séparer de sa station météo.

  • les contreforts: the foothills
  • station météo 气象站

La mission de l’expert était délicate. Il lui fallait dénicher des conditions climatiques exceptionnelles pour le vignoble, en l’occurrence des températures proches de celles du Bordelais, afin qu’il ne soit pas nécessaire d’enterrer les ceps, l’hiver, pour les abriter du gel. La vallée retenue se situe dans le nord du Yunnan, sur les rives du Mékong. Le lieu est épargné par la mousson, l’air y est sec et pur, préservé de toute pollution, et le soleil y brille cinq à six heures par jour en moyenne.

  • le lieu est épargné par la mousson: 该地被季风给饶过了

Hommage à la cité des immortels

Touche de magie supplémentaire, le site est tout proche de la ville de Shangri-La, ainsi rebaptisée par les autorités chinoises en 2001 – auparavant, elle s’appelait Zhongdian – en hommage à la cité des immortels décrite par l’écrivain britannique James Hilton dans son roman Les Horizons perdus, publié en 1933. « Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas une autre initiative aussi pionnière sur la planète entière », assure Maxence Dulou, directeur du domaine. De passage récemment à Paris, le jeune viticulteur expatrié vit, lui aussi, une incroyable aventure. Diplômé de la faculté d’œnologie de Bordeaux, il habite sur ces terres lointaines depuis plusieurs années. Ses enfants fréquentent la même école que les filles et fils de paysans chinois et tibétains. « Près de 120 familles travaillent pour nous. J’ai dû apprendre à communiquer avec les chefs de village et à respecter les traditions. »

Le premier millésime du Ao Yun, un assemblage de cabernet sauvignon et de cabernet franc, avec des touches de merlot, date de 2013. Les vignes s’étendent sur 28 hectares divisés en 314 parcelles. Aucune mécanisation n’est possible sur d’aussi petites surfaces et à une telle altitude. Le raisin est donc récolté à la main par les paysans. Aujourd’hui, la production, tout en restant modeste, semble avoir atteint son rythme de croisière, soit de 2 000 à 3 000 caisses par an (de 24 000 à 36 000 bouteilles). Le prix moyen du flacon est de 300 euros environ, soit 2 300 renminbis, une somme que peuvent dépenser les riches Chinois à qui 50 % des bouteilles sont destinées, l’autre moitié étant exportée vers plusieurs autres pays d’Asie (Malaisie, Japon, etc.), l’Europe ainsi que les Etats-Unis. Cette quête de l’excellence a été récompensée en octobre par un aréopage de 300 sommeliers et collectionneurs réunis à Singapour pour la cérémonie annuelle des Wine Pinnacle Awards. Le Ao Yun y a obtenu le titre de meilleur vin rouge chinois, écartant près de 2 000 autres prétendants.

LVMH aurait-il déjà réussi à offrir à l’empire du Milieu un nectar de réputation mondiale ? La prudence est de mise, même Maxence Dulou en convient. « La Chine est de plus en plus intéressée par la création de produits de luxe. Je pense donc qu’un large mouvement est en marche, mais ne crions pas victoire trop vite. » Les chiffres sont pourtant prometteurs. Selon une étude réalisée par Vinexpo-IWSR et publiée en avril, la Chine, volant la place à la France, devrait devenir en 2020 le deuxième marché mondial du vin (en valeur) derrière les Etats-Unis, leader incontesté avec un chiffre d’affaires de 34,8 milliards de dollars en 2017. L’importance de la population chinoise et la montée en puissance des grandes fortunes contrebalancent, en effet, la faible consommation par habitant.

Aléas géopolitiques

Pour autant, Maxence Dulou a raison, les incertitudes restent nombreuses. La crise à Hongkong, tout comme les nouvelles révélations sur le contrôle absolu exercé par les autorités chinoises dans des camps de détention situés dans le Xinjiang, région à majorité musulmane, fragilisent les relations politiques et économiques déjà mises à mal par la guerre commerciale entre Pékin, les Etats-Unis et l’Europe. Les investisseurs étrangers ne sont pas à l’abri de ces aléas géopolitiques. Dans le cas du Ao Yun, le risque pourrait concerner les terres du Yunnan, louées jusqu’en 2043 par LVMH au gouvernement chinois qui, comme partout ailleurs dans le pays, est propriétaire des sols.

Reste aussi la question de l’investissement. LVMH ne souhaite pas en communiquer le montant mais compte tenu du temps, de l’énergie et des sommes investis, il faudra au moins une vingtaine d’années avant que le groupe réalise des bénéfices. Un dernier point pose question. Pourquoi les riches Chinois, si nombreux à acheter des vignobles du Bordelais pour ensuite en importer les bouteilles dans leur pays, se tourneraient-ils maintenant vers du vin made in China, aussi excellent soit-il ? Le Ao Yun ressemble fort à un pari sur l’avenir.

20191210-supplement-p18-vin.txt · 最后更改: 2019/12/09 17:25 由 82.251.53.114